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 Note politique: sensibilisation lycéenne politico-littéraire

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Lau/Zegatt
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Localisation : Nancy / Paname / Avignon, France
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MessageSujet: Note politique: sensibilisation lycéenne politico-littéraire   Mer 16 Mai - 16:15

Note : Comme d'habitude, le ton est quelque peu polémique, c'est voulu, et les réactions (même si elles doivent être tout aussi - si ce n'est plus - polémiques) sont les bienvenues.




« C’est facile, c’est tellement plus facile
de mourir de ses contradictions que de les vivre. »
- Albert Camus, Les justes -




Sensibilisation lycéenne et démembrement politico-littéraire



Joie dans les cœurs, la lecture vient d’être réhabilitée au lycée ! Au premier jour de sa présidence, le « numéro six de la cinq », Nicolas Sarkozy, alors qu’il rendait hommage aux anciens combattants et aux résistants de la Seconde Guerre mondiale, a annoncé qu’il désirait que la dernière lettre de Guy Môquet « soit lue en début d'année à tous les lycéens de France », lettre que lui-même n’a pas manqué de lire lors de ses discours, en particulier lors de sa fameuse investiture le 14 janvier dernier. Bon, et après ? Guy Môquet, ça sonne familier… Mais c’est qui ?
Guy Môquet, pour faire simple, est un jeune résistant français qui a été fusillé à l’âge de 17 ans le 22 octobre 1941. Son crime ? Fils d’un député communiste, il militait lui-même contre le régime de Vichy. Cela ne justifie pas sa postérité me direz-vous… Exact ; s’il est parvenu jusqu’à nous, c’est par l’intermédiaire d’un poème que lui a dédié Aragon, ainsi qu’aux lieux (rues, station de métro, etc.) qui portent son nom et, bien sûr, à cause de cette fameuse dernière lettre. Cette lettre, que les lycéens de France s’apprêtent donc à entendre chaque année, la voici :


« A toi, petit Papa, si je t'ai fait, ainsi qu'à petite Maman, bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j'ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m'as tracée. Un dernier adieu à tous mes amis et à mon frère que j'aime beaucoup. Qu'il étudie bien pour être plus tard un homme.
17 ans et demi ! Ma vie a été courte ! Je n'ai aucun regret, si ce n'est de vous quitter. Je vais mourir... Maman, ce que je te demande, ce que je veux que tu me permettes, c'est d'être courageuse et de surmonter ta peine. Je ne peux pas en mettre davantage. Je vous quitte tous, toutes, toi Maman, Séserge, Papa, je vous embrasse de tout mon cœur d'enfant.
Courage !
Votre Guy qui vous aime »


C’est tendre, c’est vrai, c’est poignant. Mais est-ce que cela justifie la lecture de ces quelques lignes chaque année ? Car si ce rappel annuel à venir n’est peut-être pas justifié, ce choix de notre président n’est en tout cas pas anodin.
N’en déplaise à Amos Oz qui dénigre à juste titre l’analyse littéraire, soyons un mauvais lecteur, ce type de personne qui « exige [qu’on] lui épluche le livre. Il (…) somme de jeter les raisins et de lui offrir les pépins. » (Une histoire d’amour et de ténèbres) et tentons de saisir le « pourquoi ».


En premier lieu, les puristes seront choqués : Comment ? Sarkozy, qui appartient à l’UMP (jusqu’à preuve du contraire), le même qui réclamait au PS de « faire avec l’extrême gauche le même travail de clarification que [lui avait] fait avec l’extrême droite » (discours de Nîmes, 2006) et qui critiquait le marxisme avec force et fracas (entre autres : La République, les religions et l’espérance et Témoignage), ose en référer à un communiste ?
La raison en est simple, elle s’inscrit à la fois dans une démarche d’ouverture (fictive ou non, profiteuse ou pas, l’avenir nous le dira) aux autres partis, notamment au sein même de son gouvernement, et s’inscrit dans le même temps dans une contre-attaque à l’accusation portée contre lui de vouloir stigmatiser la jeunesse. D’une pierre deux coups.


Voilà pour les contradicteurs. Et pour les adulateurs du monsieur ? Oh, ceux-là aussi sont servis, pas de soucis à se faire : les références éparses aux incontournables du discours sarkozyste sont là.
Les implicites d’abord : la guerre et le patriotisme. Chez Nicolas Sarkozy, l’un ne va pas sans l’autre. Les deux sont imbriqués dans une sorte de danse régulière et récurrente, le patriotisme adulé, encensé, vénéré, ne peut se départir de la guerre. Pourtant, ce patriotisme que l’UMP cherche à éveiller à nouveau, la flamme resplendissante de la France qu’il faut rallumer dans les cœurs, n’a pas de justification guerrière à l’heure actuelle. Où est l’ennemi, où se cache l’envahisseur ? Au final, un tel patriotisme, tout ce qu’il y a de plus respectable au demeurant, porte pourtant des relents de sombre nationalisme en temps de paix…
Mais pourquoi cette obsession liée à la guerre alors ? Sans doute à cause de De Gaulle et ses héritiers. Notre cinquième République ne comporte, bien hélas, aucun grand président. Alors, lorsqu’on prétend, comme le fait Nicolas Sarkozy, être l’un des successeurs du général, on se réfère faute de mieux à l’image la plus resplendissante de celui-ci : celle du libérateur de la France. Et cette image, en impliquant le patriotisme, n’en implique pas moins la guerre.


Côté explicite à présent, les quelques lignes du jeune Môquet sont édifiantes. La famille est aux premières loges, accompagnée comme il se doit du respect dû à la parenté, en atteste le « j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m'as tracée ». Ne poussons pas non plus le vice jusqu’à y voir une mention d’un quelconque destin, ce qui tendrait à renforcer la vision de chrétien conservateur donnée de Nicolas Sarkozy – qu’il soit St Augustinien, d’accord, mais tout de même ; un tel amalgame serait erroné, d’une part parce que se serait pousser l’homme à la caricature, mais aussi parce qu’il y aurait quelque chose d’étrange à retrouver ainsi une mention religieuse chez un communiste, même de dix-sept ans.
En tout cas, il s’agit de rappeler le respect dû à la famille. Respect de la famille en premier lieu, respect professoral aussi (« Qu'il étudie bien pour être plus tard un homme ») ; si les réformes de M. Sarkozy sont appliquées, rappelons-le, il faudra désormais se lever à l’entrée du professeur… Par conséquent, nous avons ici un respect des institutions ou des groupes sociaux pré-établis et l’esprit de révolte n’a pas sa place ici, celui de mai 1968 encore moins, cela va de soi.


Reste pour finir le courage face à la mort, qui va de pair avec l’idée Saint Augustinienne de Nicolas Sarkozy. Notre président disait dans La République, les religions et l’espérance : « La question spirituelle, c’est celle de l’espérance, l’espérance d’avoir, après la mort, une perspective d’accomplissement dans l’éternité. Depuis que l’homme est conscient d’avoir un destin, il éprouve le besoin d’espérer. » En d’autres termes, nous avons une équation qui veut que la religion se fonde sur l’espérance qui elle-même implique une vie meilleure après la mort, donc, une religion qui revient à espérer une vie meilleure et éternelle dans la mort. En plus d’être une vision simple, simplificatrice et surtout simpliste, cette vision est macabre. La religion concernerait uniquement la mort ? Elle ne serait pas de la moindre utilité dans la vie ?
Et, quelques dizaines de pages plus loin, M. Sarkozy concluait sur ces mots : « Celui qui ne croit pas n’est pas indifférent à la question de Dieu puisqu’il exprime une conviction sur elles. » C’est là que l’on en vient à toucher à du Saint Augustinisme de premier ordre ; il y a de cela une quinzaine de siècles, St Augustin énonçait en effet le principe suivant : quiconque fait usage du nom de dieu associe forcément une représentation à celui-ci, donc croit en lui. Du temps est passé depuis, et l’agnosticisme et l’athéisme se sont fait une place, quelques penseurs et philosophes divers aidant dans cette tâche à coups d’hérésie (Spinoza ou Nietzsche par exemple, ce dernier écrivant notamment avec beaucoup d’humour ces quelques vers : « Malheur, tout va de travers ! / Déclin ! Déclin ! Jamais le monde n’est tombé si bas ! / Rome s’est rabaissée au rang de prostituée et de courtisane / Le César romain s’est fait bête de troupeau, / et Dieu même – s’est fait juif ! » - Dithyrambes à Dionysos). Il serait peut-être temps de les reconnaître.


Encore une fois, il ne s’agit pas de renier la lettre de Guy Môquet, bien au contraire, peu de personnes sont capables à un si jeune âge d’écrire avec autant de force et de concision. Mais l’usage qui s’apprête logiquement à être fait de ces quelques lignes est quant à lui problématique : il ne correspond pas aux réalités de notre époque. Et pour quel message ? Celui de vanter un garçon de dix-sept ans qui aimait son pays et sa famille ; qui savait écrire, raconter cet amour ; qui aimait tellement son pays qu’il est mort pour celui-ci ? Est-ce une façon déguisée pour le corps professoral et pour l’Etat, en particulier l’Etat d’ailleurs, d’énoncer ses attentes envers la jeunesse de demain en lui donnant un exemple à suivre ?
Alors que l’on cherche à maintenir la politique hors des murs scolaires le plus souvent (trop souvent peut-être ; n’oublions pas qu’un lycéen de dix-huit ans vote, souvent sans réaliser les enjeux de l’isoloir), alors que la porte des établissements lui est fermée au nez, celle-ci rentre par la fenêtre, s’invitant en traître, qui plus est porteuse d’un patriotisme périmé et d’une vision macabre. Car s’il peut-être exaltant de mourir pour ses idées, il est parfois tout aussi difficile de vivre pour les défendre.
Enfin, Les lycées sont des lieux d’apprentissage, de culture, de savoir ou encore de réflexion et, sauf mention contraire, Guy Môquet n’est pas un pilier de la littérature ; tout au plus une personne qui était au mauvais endroit, au mauvais moment : logiquement, l’histoire en a fait un héros. Toujours est-il que les établissements scolaires, portent les noms d’auteurs célèbres et prolifiques qui paradoxalement sont rarement étudiés entre leurs murs. Quelques pages d’Alphonse Daudet, Albert Camus, René Char, Jean-Paul Sartre, Victor Hugo, Ferdinand Céline, Emile Zola ou Saint-Exupéry en début d’année ne valent-elles pas mieux que la mémoire de la barbarie guerrière des décennies passées ?


L. T. (16/05/07)

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(Umberto Eco, préface à La Ballade de la mer salée d'Hugo Pratt)
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