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 Mai 1968 : entre apogée et déclin

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Lau/Zegatt
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Localisation : Nancy / Paname / Avignon, France
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MessageSujet: Mai 1968 : entre apogée et déclin   Mer 2 Mai - 0:32

« Il faut faire sa rougeole politique infantile. Ca purge l’intelligence.
Mais si on se remue trop, on risque de rester malade pour la vie… »
- René Barjavel, Les chemins de Katmandou -





Mai 68 : entre apogée et déclin



Accusé 1968, levez-vous ! C’est un peu ce à quoi se résume l’opposition entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal à mi-parcours entre le premier et le second tour… Mais comme pour tout procès, l’accusé a droit à la présomption d’innocence. Faisons venir les témoins à la barre, les détracteurs et les apologistes. Mesdames, messieurs, rouvrons le dossier ; la séance est ouverte !


D’un côté, Nicolas Sarkozy accuse mai 68 de tous les maux, depuis la dérive marchande du capitalisme jusqu’à la destruction des valeurs en passant par la dégradation de l’école. De l’autre, Ségolène Royal réplique que les plus grandes avancées sociales ont été permises par mai 1968 justement.
Pas d’illusion ; le président de l’UMP poursuit son œuvre de diabolisation de tout ce qui touche de près ou de loin au marxisme, cette diabolisation qu’il a entamée depuis plusieurs années, par exemple dans son livre La République, les religions et l’espérance où il s’avère être un piètre théologien, philosophe et historien. La candidate du PS n’a rien à lui envier de ce côté quand elle félicite les tribunaux chinois pour leurs qualités. Et quand elle vante mai 68, alors qu’elle se rapproche du centre, nul doute que c’est pour aussi brosser l’extrême gauche dans le sens du poil.
Et comme si cela ne suffisait pas, le directeur de la Maison Des Artistes, Rémy Aron, vient faire la promo de Sarkozy en passant sur NS-TV (comprenez « Nicolas Sarkozy Télévision », consultable sur internet) et parle de l’uniformisation artistique commencée vers 1914, ayant touchée son apogée en 1968 et consacrée avec François Mitterrand et son ministre de la culture, Jack Lang.
Alors, 1968 et l’art, amis ou ennemis ? Le mois de mai aura-t-il été uniformisateur ou émancipateur ?


S’il y a uniformisation d’un art dégénéré, celle-ci trouve ses origines très loin. Déjà Molière dénonçait les mouvements artistiques se contentant de reproduire un modèle donné (Les précieuses ridicules), Stendhal de son temps s’est plaint des milieux aristocrates où se jouaient une réflexion de bas étage – « C’est la table d’un mauvais livre (…). Tous les plus grands sujets des pensées des hommes y sont fièrement abordés. Ecoute-t-on trois minutes, on se demande qui l’emporte, de l’emphase du parleur ou de son abominable ignorance. » (Le rouge et le noir) – et Karl Marx disait que « Le particularisme et la frontière nationale deviennent de plus en plus impossibles ; de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature mondiale. » (Manifeste du parti communiste). Pour une uniformisation censée avoir démarré au début du XXe siècle comme le prétend Rémy Aron, ces XVIIe et XIXe siècle sont bien éloignés… Et encore, on pourrait remonter plus loin.


Cette forme d’« art pour l’art, le divertissement d’un artiste solitaire, est bien justement l’art artificiel d’une société factice et abstraite. » (Albert Camus – Discours de Suède) mais d’accord, s’il s’agit de dire que mai 1968 a eu un rôle dans l’évolution artistique, ce mois de révolte en a bien eu un : il a mis un crayon dans la main de chacun.
Non pas qu’il ait annoncé que tout le monde pouvait écrire, cela non, mais il a laissé entendre que chacun avait quelque chose à raconter. Que l’on pouvait écrire au sujet de son expérience propre, et cela sans préciser que, plutôt que de faire du nombrilisme stérile, il s’agissait de parler de soi à travers les autres, à travers ses idées plus que par sa personne propre.
Tout le monde écrit à présent, mais plus personne ne prend vraiment la peine de lire avant d’écrire. Et encore, quand il s’agit d’écrire, on serait tenté de se demander si la tâche n’est pas devenue trop ardue quant on voit la prolifération de nègres et de co-auteurs les plus divers.


Mai 68, c’est cela : l’écriture en rapport avec le peuple, ce peuple qui, depuis moins de deux siècles (1789), fait entendre sa voix. La question porte alors sur le rapport en lui-même. Faut-il écrire sur le peuple ; faut-il écrire pour le peuple ? « Sur » le peuple, cela ne fait plus aucun doute ; cette grande masse de la population a désormais fait son entrée dans la littérature et ne compte plus s’en retirer.
Mais le « pour » est plus discutable car ambivalent. Ecrire pour le public, en satisfaisant ses attentes ; après tout, c’est une solution de facilité qui peut conduire à la notoriété assez vite, certains l’auront bien compris… Ou bien il s’agit d’écrire pour le public, non pas dans le sens du « pour » qui satisfait, mais dans le sens du « pour » qui fait évoluer, qui apporte une nouvelle vision.
En 1991, avec la chute de l’URSS, on annonçait la fin de l’Histoire. Ici, il s’agit de la fin de la littérature si la première vision – celle du livre comme œuvre de complaisance et de stagnation – l’emporte sur la seconde – celle du livre comme outil pour tendre vers l’absolu artistique, celle qui fait du livre une œuvre d’élévation –. La guerre est engagée, et bien hélas, les présentoirs de Schmitt, Zeller et compagnie se vident plus vite que ceux d’Hélène Grimaud ou de Le Clézio.
Dix ans avant 1968, en 1957 plus exactement, Albert Camus (Discours de Suède toujours) était déjà bien lucide face à cette ambivalence exacerbée par le temps :
« Ce qui caractérise notre temps, (…) c’est l’irruption des masses et de leur condition misérable devant la sensibilité contemporaine. Si [l’art] se conforme à ce que demande notre société, il sera divertissement sans portée. S’il la refuse aveuglément, si l’artiste décide de s’isoler dans son rêve, il n’exprimera rien d’autre qu’un refus. (…) Quoi de surprenant si cette société n’a pas demandé à l’art d’être un instrument de libération, mais un exercice sans grande conséquence, et un simple divertissement ? Tout un beau monde où l’on avait surtout des peines d’argent et des ennuis de cœur s’est ainsi satisfait, pendant des dizaines d’années, de ses romanciers mondains et de l’art le plus futile qui soit. »


A ce stade, mai 1968 (et en aucun cas Jack Lang et sa libéralisation du livre comme le laisse entendre de façon complètement délirante Rémy Aron) peut être supposé, si ce n’est totalement, du moins en partie coupable, en tant que justification – donc consécration – de cet art pour le peuple dans sa facilité.
Mais 1968 (sans jeu de mot), c’est aussi le sommet de la lutte des pensées lorsqu’il s’agit d’opposer le libéral Raymond Aron à l’homme de gauche Jean-Paul Sartre. Accuser 1968 de tuer les idées alors qu’elle les a transcendées ? Ce serait une négation complète de l’histoire de la littérature.
Et que dire de l’émancipation permise par mai 1968 ? Car le double de Jean-Paul Sartre n’a pas chômé ; il y a un avant et un après Simone de Beauvoir : la place de la femme a été modifié avec 1968. Le changement est flagrant, il suffit pour cela d’ouvrir un livre de cuisine, en l’occurrence Je sais cuisiner par Ginette Mathiot - la Maïté des décennies passés - où, dans l’édition de 1965, on trouve dans l’avant-propos : « C’est un devoir de la femme dans toutes les conditions sociales de s’occuper de son foyer. Surveiller le travail ménager exécuté sous ses ordres ou le faire seule ; expliquer les diverses préparations culinaires qui composent un repas ou les mener à bien elle-même, telles sont les préoccupations actuelles de chaque femme. On ne s’improvise pas ménagère : il y a une science du ménage. » Vu à l’heure d’aujourd’hui, ces quelques lignes font plutôt sourire, n’est-ce pas ? Pourtant, à l’époque, c’était du sérieux…


Alors, 1968, c’est quoi ; un bordel généralisé ou une évolution majeure pour le pays ? A vrai dire, la réponse est difficile à donner. 1968, c’est encore René Barjavel qui en dresse le meilleur tableau. Dans La nuit des temps, c’est l’effervescence de la lutte qui prime, le besoin de se révolter face à une société immobile devant l’injustice ; un sursaut salvateur.
Plus amer, dans Les chemins de Katmandou, c’est un bilan décevant qui apparaît ; les rangs de l’université, ceux-là même qui ont servi à porter la révolte, sont devenus un baisodrome affligeant. Le sexe et l’inaction ont remplacé la lutte ; un coup de poignard donné à la cause, le constat d’un échec, 1968 trahi : « Le monde de demain ne serait pas construit par eux. Ce serait un monde rationnel, nettoyé des sentiments vagues, des mysticismes et des idéologies. »
La droite veut effacer le passé de lutte sociale et la gauche se refuse à reconnaître les erreurs de 1968. L’histoire ne saurait pourtant être bafouée, émaciée, oubliée.


Ni tort, ni raison. Le jury a délibéré et le maillet du juge retombe avec fracas : non-lieu. A quelques jours du deuxième tour, tout ce qu’aura permis cette référence à mai 1968, c’est une division un peu plus poussée pour mai 2007.


L. T. (30/04/07)

_________________
"Il rêvait à l'aide de son crayon en se demandant comment il aurait aimé être"
(Umberto Eco, préface à La Ballade de la mer salée d'Hugo Pratt)


Dernière édition par le Mer 2 Mai - 0:50, édité 1 fois
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