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 On l'aurait dite inhumaine

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elava
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MessageSujet: On l'aurait dite inhumaine   Dim 24 Fév - 12:15

On l’aurait dite inhumaine



Elle s’appelait Judith, elle avait dix-neuf ans, lorsqu’elle tomba enceinte. Elle fréquentait un homme qu’elle aimait depuis bientôt deux ans. Ils n’avaient ni prévu de se marier ni de rester toute leur vie ensemble. Peut-être pensaient-ils, peut-être. Mais pas sûr. Lui s’appelait Sébastien. Il avait vingt-deux ans.

Ils s’aimaient. Ils avaient commencé par se plaire, férocement. A force de se tourner autours, ils avaient fini par tomber amoureux, d’abord Sébastien. Judith, voyant qu’il pouvait devenir sa faiblesse personnelle sans qu’il n’en profite, s’était laissée aller. Et au bout de ces années, ils appréciaient simplement énormément la compagnie l’un de l’autre. Ca avait été un accident, comme souvent à cet âge là. Plus de règles, maux de ventre, hormones déréglées.

Un tas de cellule étrangère squattait son corps. Ce qu’ils ressentirent ? Malaise. A cet âge là, on a beau dire, on n’est pas tout à fait adultes. Soudain, une des plus grandes responsabilités qu’un humain pouvait avoir leur tombait dessus.

Perplexité aussi. Judith se demandait si il était vraiment possible, qu’elle, qu’elle, cette personne qu’elle côtoyait depuis sa naissance, cet être seul, comme tous les humains, pouvait-elle vraiment donner la vie à quelqu’un ? N’était-ce pas l’apanage des sorciers et des femmes, des vraies ? Ces êtres mystérieux et tellement éloignés d’elle, qui n’étaient non plus des filles, mais des femmes. Avec des certitudes appuyées d’une manière différente, une féminité réelle et non pas simulée, plagiée.

Puis venait la question, ce beau dilemme. Avortement ? Pas avortement ?

Les enfants, elle savait à peu près à quoi s’attendre. Elle avait une sœur de quatorze ans sa cadette. Un boulet enchanteur.

Elle étudiait encore, évidement. Si elle décidait de le garder, devrait-elle arrêter la fac ? Mais après cela, qui emploierait une fille enceinte jusqu’aux yeux ? C’était bien beau, la promotion de la vie, et tout ce qu’on voulait, cependant…Sébastien travaillait déjà, il avait fait des études courtes. Un salaire pour trois ? Et puis surtout, surtout…S’en occuper, quoi ! Tout le temps, tout le temps. Pas de repos entre nourriture, affection, couches, hurlements, maladies, crèches.

De plus…cela signifiait un contrat non écrit, des chaînes insupportablement morales entre elle et Sébastien. Ils ne comptaient pas rester ensemble pour toujours, à la base ! Simplement jusqu’à ce qu’ils se lassent ou s’éprennent de quelqu’un d’autre. Et là…



Cependant, d’autres questions venaient. Avait-elle le droit, par égoïsme, par confort, de détruire un avenir ? Après tout, qu’est-ce qu’une vie entière, soit quatre-vingt ans en moyenne, comparé à quelques années de désagréments ? Une vie entière donc des jeux, des sourires, des amours, du bonheur. Puis également de l’art, de la découverte, de la beauté. Une vie, riche vie, en sa toute complexité.

Alors intervint son entourage. Celui de Sébastien. Entre les soucieux, les choqués, les ravis. Entre les catholiques et les bonnes mères de famille. Entre les indépendantistes et ceux qui avaient déjà des enfants.

Bon gré, mal gré, neuf mois passèrent, et son ventre continuait de grossir.

Qu’est-ce qui l’avait convaincu ? Regretterait-elle son choix ? Elle espérait bien que non. Ses parents, malgré leurs reproches initiaux, s’étaient finalement montrés ravis. Elle ne comptait pas sacrifier ses rêves, ni sa jeunesse, certainement pas, simplement, ça serait juste un peu plus chahuté que prévu. Elle restait optimiste.

A sa grande horreur, Sébastien se découvrit amoureux de Prudence. Prudence, c’était une remarquable femme de sept ans son aînée, grande sœur d’un de ses amis. Il en avait réellement honte. Se sentant misérable, il décida d’expliquer cela à Judith. Il l’aimait, et se voulait honnête, toujours honnête. Ce n’était pas sa faute, du moins il ferait de son mieux, mais ç’aurait été la trahir que de se taire, il préférait encore la blesser.

Il lui jura malgré tout de ne donner aucune suite à cela. « Pas question, répondit-elle. » Il l’avait regardé avec anxiété. « Ecoute, je refuse qu’on gâche notre vie, entièrement ou partiellement, pour une stupidité pareille, quelque chose d’aussi banal qu’un enfant. Je suis stressée, c’est évident. D’ailleurs tu dois t’en rendre compte rien qu’à entendre ma voix. Je me fais pitié, je bredouille, je cherche mes mots…Ca fait mal. C’est…c’est parce que j’ai l’impression que tout va m’échapper, que je vais perdre le contrôle de ma vie que je désirais – comme tout le monde – exceptionnelle. Quand tu me dis ça, j’ai l’impression que tu vas me laisser tomber. »

« Mais non ! réagit-il avec force, justement ! Je suis vraiment désolé… »

« Non, tu ne comprends pas ! Je ne veux pas être ton boulet ! Tu finirais par me détester, moi la femme. » Elle avait prononcé ce dernier mot avec mépris. « J’ai comme…c’est bête à dire, comme une ecchymose à la poitrine. Je veux juste te dire…Cet enfant, ce sera le mien comme le tien. On partage ce qui en découle. Mais régis ta vie en fonction de toi. Je t’en voudrais du contraire, et toi aussi. »

Et leur fils naquit. Ils le nommèrent Louis. Comme un personnage de roman qu’ils aimaient tous les deux.

C’était un bébé rose, chauve, la figure contorsionnée, les yeux plissés, les lèvres tendues, les poings fermés, la voix portante. La première fois qu’elle le vit, deux sentiments la partagèrent. La fierté, l’émerveillement, et le dégoût.

Comme toutes les mères je vais aimer mon enfant, songeait-elle, comment peut-on faire autrement ? Je vais cajoler ce tube digestif, je vais le porter à mes seins qu’il va téter goulûment, je vais le faire roter, je vais patiemment comprendre tout ce que ses hurlements signifieront, je vais lui essuyer la merde de son cul, et quand il bavera à force de chialer, je lui ferai tout plein de bisous, alors je serais une bonne mère, ce modèle, ce rôle imposé, la satisfaction de la vie d’une femme. Une bonne mère au service de sa progéniture.

Sébastien se montrait enthousiaste et tendre. Judith le regardait. Elle savait qu’il était probablement sincère. D’ailleurs elle aussi, en partie. Elle ne savait même pas quelle partie d’elle même elle voulait voir l’emporter sur son cœur. D’un côté elle se trouvait monstrueuse. C’était son enfant, la moitié de son génotype. Un quart de son phénotype. Il était né d’elle. Comment ne pas l’aimer, éprouver cet universel amour maternel ?

Mais universel justement. Voulait-elle être comme tous les autres ? Une bonne mère. Ce terme l’écœurait. Kinder, Kuchen, Kirche. Les trois K. Enfant, cuisine, église.

Responsabilités. Pourquoi est-ce qu’elle devait avoir des responsabilités au fait ? Qui est-ce qui avait prétendu cela ? Maturité ? Bon sang.

Elle eut envie de vomir. Elle vomit. On nettoya après elle. Coutre coups de l’accouchement. Sébastien était-il sincère ? Une part de lui ne hurlait-elle pas, comme la sienne ? Ne cherchait-il pas simplement à faire bonne figure, à lui faire plaisir ? Comment le monstre de la liberté, qui rugissait de fureur aux chaînes dorées qu’on lui imposaient avec un sourire de félicitation, il ne se débattait pas dans son cœur à lui aussi ?

Comme toute femme, elle retourna dans leur deux pièces quelques jours plus tard. Ses parents se méfiaient d’elle, ils la connaissaient un peu. Puis, ils étaient si heureux d’être grands-parents, bien qu’un peu angoissés, car cela ne les rajeunissait pas. Alors, pendant qu’elle cherchait emploi et nourrice, ils le gardaient, Louis. Lorsqu’elle le retrouvait le soir, elle lui souriait, elle le cajolait, comme on s’attendait à ce qu’elle le fasse. Elle l’aimait presque, son enfant. Comme on trouverait presque mignon des bébés rats nus et roses se pressant contre le flan maternel, aveugles poussant leurs frères pour atteindre une mamelle.

Sébastien vivait à présent avec Prudence. Il se sentait toujours coupable, mais Judith l’avait un peu poussé. Elle n’aimait pas l’idée qu’on se prive pour elle, surtout pas. Elle ne se plaignait pas de lui. Il lui donnait de l’argent – une idée qui la dégoûtait également un peu, mais elle en avait besoin - il prenait de temps à autre leur fils.

Mais quand elle se retrouvait seule à seul avec lui, le bébé ! Toujours à ses côtés, toujours à le surveiller. Epée de Damoclès au dessus de sa tête, qu’elle désirait presque ardemment lui voir tomber dessus : bonne mère, bonne mère.

Parfois, quand il hurlait, elle ne pouvait pas s’en empêcher. Elle jetait un œil à ses fenêtres, que personne ne la regarde. Et vite fait bien fait, elle lui foutait un chiffon dans sa gueule ouverte. Elle savait que personne ne le lui reprocherait, car personne ne le saurait. Puis il ne risquait pas de s’étouffer : l’humain n’avait pas des narines pour rien.

Peu à peu venait une idée terrible, dérangeante. S’en débarrasser. Certes, elle avait pris des responsabilités en le mettant au monde, certes elle pouvait l’abandonner, certes, certes, certes. Mais ce n’était qu’un songe. Juste une idée terriblement tentante, échos d’un désir de dormir plus longtemps, désir d’avoir de nouveaux des relations. Elle se trouvait presque coupée du monde ! Ses amis passaient parfois, mais la plupart du temps, elle avait bien autre chose à faire.

Ce n’était qu’un rêve, ce désir de meurtre, mais inconsciemment, cela du avoir une influence. Des mois plus tard, elle engageait une nourrice à bas frais : une fille d’à peine dix-sept ans, sur petites annonces. Encore quelques semaines plus tard, cette fille qui n’avait aucune expérience, qui ne comprenait pas le français et parlait mal l’anglais se trompa dans le médicament qu’elle devait administrer au bébé et lui fit enfourner celui auquel il était mortellement allergique.

Judith avait-elle fait exprès de laisser la boite semblable à côté ? Une partie obscure, démoniaque, lui avait-elle choisir cette fille là en particulier ?

En tout cas, elle ne se sentit pas assassine. Personne ne lui fit de reproches. Elle fut même sincèrement désespérée. Elle s’en voulut même de sa haine.

Et vaguement coupable ? Oui, vaguement. Mais le désespoir passe, bien qu’il marque. Cependant restait une petite vague de cynismes, au fond de son psyché. Comme une voix qui se moquait d’elle. Et qui lui demandait mielleusement, le pourquoi, le pourquoi, si elle avait tant aimé cet enfant, comme elle s’en était convaincu, à sa mort, s’était-elle senti si soulagée ?
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