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 Les monstres

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Didulou-chan
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MessageSujet: Les monstres   Dim 27 Jan - 9:55

LES MONSTRES.


je ne crains pas les Hommes, plutôt le monstre qui se cache dans chacun d’entre eux
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Didulou-chan
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MessageSujet: Les monstres   Dim 27 Jan - 9:58

Leti.

Le premier matin elle découvrit ceux qu’elle nomma immédiatement les monstres. Elle venait de finir de frotter ses longs cheveux noirs avec le drap de bain, et mit les pieds dans la minuscule cuisine où ses yeux gonflés par le manque de sommeil s’agrandirent de stupeur. Il était attablé nonchalamment comme tous les matins, étalant le beurre à côté de sa tartine, les yeux mi-clos. Le monstre se baignait dans son bol de café au lait. Il leva les sourcils, interloqué, lorsqu’elle lui demanda quelle était cette souris morte dans son café. Il contempla le monstre sans réagir, reprit sa tartine beurrée et déclara qu’il était un peu tôt pour les plaisanteries. Elle resta plantée au milieu de la cuisine. Le monstre se retourna dans le bol. Sa fourrure désordonnée luisait de café au lait. Stupéfaite, elle remarqua que le monstre avait une inscription au milieu du front. Luc. Et Luc mangeait sa tartine en soupirant.
« Tu ne viens pas déjeuner ? »
Elle sursauta. Luc la fixait à présent, la tartine beurrée stoppée devant son visage. Le monstre se mit à se dandiner dans le bol, prenant des airs exaspérés, soupirant dans les vagues brunes qu’il créait.
« Est-ce que tu vas bien au moins ? T’as pas l’air dans ton assiette. T’aurais sûrement pas dû rentrer aussi tard hier soir. Viens t’asseoir, s’il-te-plait, ajouta Luc sur un ton placide. »
La jeune femme s’assit aussi loin qu’elle le put du monstre qui barbotait toujours, de plus en plus agacé. Elle observa son compagnon qui finit par mordre dans sa tartine beurrée. Elle sentit son estomac se nouer lorsqu’elle remarqua l’expression pincée du visage de Luc, son exaspération qu’il tentait de dissimuler et qui le rapprochait étrangement des traits colériques du monstre dans son bol.


Haine.

Il entendit le vrombissement sourd des camions bennes, et son visage se tordit dans son sommeil. Il ne voulait pas se réveiller, pas maintenant. Les camions bennes passaient par dizaines au-dessus de leurs têtes, c’était l’heure affreuse du petit matin, où l’on venait les déloger et où ceux qui ne se réveillaient pas étaient enveloppés dans ces draps blancs écœurants. Ecœurants, les camions bennes étaient écœurants. Il ouvrit quand même les yeux, se redressa et massa son dos endolori par le béton rugueux sur lequel il avait dormi. Il frotta aussi ses cheveux noirs en bataille et en fit tomber une fine poussière grise. Il toussa bruyamment. Les camions bennes firent vibrer la dalle de béton sombre au dessus de leurs têtes et la poussière tomba à nouveau. Il jura et se leva, les yeux rougis et la gorge en feu. Deux autres silhouettes se redressèrent faiblement dans l’obscurité et se mirent à haleter dans la poussière dansante. Il chercha le sac dans lequel il avait soigneusement rangé la gourde et trébucha sur une ombre. Sa tête frappa le béton nu, et une lumière furtive passa devant ses yeux. Il jura à nouveau, un des hommes se tenant la tête lui aboya d’autres insultes inarticulées. Le jeune homme étourdi découvrit la gourde éclatée dans l’ombre ; ainsi que le corps sur lequel il venait de trébucher. Le visage bleui de la femme le révulsa. La vieille était trop faible, mais il lui aurait donné encore quelques jours, sans quoi il ne se serait pas endormi à ses côtés. Il déglutit douloureusement, la poussière passa dans sa gorge, laissant un goût de béton sur sa langue. Le jeune homme détestait les heures pâles du matin où il trouvait toujours l’un d’entre eux mort. Et ce qui le révulsait plus que tout était ce corps, ce corps qui serait ramassé par les camions bennes. Ils passèrent de nouveau sur la dalle les abritant. Le jeune homme saisit la gourde vide et percée en soupirant, puis sa main rencontra quelque chose de tiède, quelque chose bougea dans la gourde et il la rejeta. Dégoûté, il vit une sorte d’animal rouler hors de la bouteille métallique. Son pelage long était gris cendré, comme les cheveux de la vieille, et son petit corps difforme hoquetait de plus en plus lentement. Il aurait pu croire un instant que ce n’était qu’un rat, mais l’animal avait une sorte de visage. Il n’était pas sûr qu’il s’agisse d’un animal, il n’osa bouger avant que les petits yeux affolés soient parfaitement éteints. Il appela les deux autres hommes. Ils sentaient encore l’alcool qui les avait imbibés la veille. Ils haussèrent les épaules devant les deux choses mortes dans la poussière et quittèrent l’abri, sans un mot. Le jeune homme ne remarqua pas les autres animaux étranges qui se tortillaient dans les fripes des deux mendiants. Il quitta le cadavre de cette inconnue dont il ne se souciait finalement pas. Les camions bennes passeraient, ils passaient toujours. Le recoin dans le béton servirait ce soir de refuge pour d’autres mendiants. Ils étaient tellement nombreux.


Rabi.

Le jeune homme entendit le père frapper sèchement à la porte, puis il s’éloigna dans le corridor, pestant indistinctement. Le jeune homme en conclut qu’il devait être déjà cinq heures. La nuit était encore une fois horriblement courte. Il sauta hors de la réserve à linge, s’étira langoureusement dans la pénombre moite de la grange. Lorsqu’il ouvrit la trappe pour laisser entrer la lumière, le froid le mordit au travers de sa petite chemise froissée. Le ciel était uniformément laiteux. Il scruta les environs, toutes les autres granges étaient closes et silencieuses. Il n’était pas encore cinq heures, il était bien plus tôt que cela. Qu’est-ce qui clochait chez le père ? Ce n’était pas dans son habitude d’être si matinal. Depuis toujours il ne faisait de tambouriner à la porte pour le réveiller, et grognait jusqu’à l’apogée. Le jeune homme soupira. Il sortit quand même, pieds nus sur les graviers, et plongea la tête dans le bassin de forme grossière. Il aimait quand son visage brûlait ainsi, et quand il ressortait la tête de l’eau glacée, à bout de souffle, le vent matinal semblait si chaud que ses joues pouvaient exploser. Il sécha ses cheveux d’un rouge feu avec un simple carré de toile de jute. Il s’habilla et alla frapper chez le père.
« C’est toi rouquin ? cracha le père, mal rasé et les yeux gonflés. Ramène toi. »
Le jeune homme lui trouva une mine épouvantable, ravagée. Il referma derrière lui, mais il faisait aussi froid dans la maison minable du père qu’à l’extérieur. La cheminée noircie était vide de toute chaleur.
« Viens t’asseoir, grogna le père avec impatience. »
Il frappa du pied un tabouret de caoutchouc épais qui roula vers le jeune homme. Celui-ci le remit en place en face du père, à la table. Une petite bourse de plastique sale y était posée. Interloqué, le jeune homme fronça des sourcils, puis il remarqua la petite masse de pelage rêche qui s’agitait sur la bedaine du père. Le petit animal, pas plus gros qu’un rat des champs, se retourna et pointa vers lui son petit museau malsain. Le jeune homme n’entendit pas le père lui ordonner de prendre sa paye et de dégager au plus vite. Il était trop stupéfait pour détourner son attention de l’animal qui le fixait méchamment, roulé en boule sur le ventre gras. Les petits yeux bouffis, le museau tordu, les joues glissantes comme celles d’un chien à peau flasque étaient en tous points semblables à ceux du père. Quoi qu’il soit, cet animal le dégouttait, car il y avait aussi le nom du père sur l’animal, comme inscrit au burin dans la chair. Et le nom du père était une plaie ouverte, purulente.


Dernière édition par le Dim 27 Jan - 10:01, édité 1 fois
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Didulou-chan
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MessageSujet: Les monstres   Dim 27 Jan - 10:00

Leti.

Leti se cramponnait des deux mains à la barre métallique fichée au milieu du train électrique. Encore quelques minutes et elle descendrait de ce satané train, qui filait à vive allure dans la mégalopole grise. Il était encore très tôt. Les cheveux de Leti qu’elle avait négligemment noués sur le haut de sa tête étaient encore humides, et elle frissonnait. Elle tremblait comme une feuille morte, agrippée à sa barre ne sachant si l’allure du train à grande vitesse, qu’elle empruntait tous les matins, ne la rendait pas malade. En réalité, la jeune femme, qui voyageait avec les transports ultra-rapides depuis son plus jeune âge, ne ressentait aucun des troubles liés à la vitesse. Elle cherchait juste une explication à son malaise grandissant. Une explication autre que la présence des monstres, qu’elle ne voulait surtout pas admettre. Pourtant, ils étaient là. Lorsque son compagnon Luc eut fini son café au lait, il avait jeté le bol dans l’évier. Leti se souvenait avoir très distinctement entendu le monstre heurter la vaisselle sale, puis griffer les bords de l’évier profond pour en sortir. Elle s’était précipité dans la salle de bain, ses genoux lâchant heureusement presque en même temps que son estomac. Elle avait ensuite attendu que Luc quitte leur appartement, sans un mot, calfeutrée fébrilement dans une des serviettes de bain. Elle s’était précipitée ensuite dans le train à grande vitesse pour le centre ville par pur réflexe. La jeune femme réalisa cependant son erreur très peu de temps après la fermeture définitive des portes hydrauliques. Le wagon dans lequel elle se trouvait était rempli de monstres. Petits comme des souris ou gras comme des ragondins, leurs pelages étaient d’un noir luisant pour tous, excepté les poils qui leur couvraient l’arrière de la tête. Ces poils là passaient par toutes les nuances des cheveux humains. Les monstres possédaient aussi un visage, une expression propre à chacun d’entre eux, et leur singularité mettait la jeune femme mal à l’aise. Les monstres n’étaient pas une masse grouillante, comme les rats sortant des égouts, les monstres étaient des individus singuliers. Et tous avaient sur le front gravées plusieurs lettres, que Leti arrivait presque à assimiler à un nom, lorsqu’elle les regardait de biais, pétrifiée à sa barre. Seulement, plus elle les détaillait, moins elle n’arrivait à admettre leur présence. Si les monstres étaient partout dans le wagon, elle seule pouvait les voir, comme Luc n’avait pas vu le monstre se baignant dans son bol de café au lait. L’homme à côté de Leti, s’il avait pu voir les monstres, il aurait immédiatement chassé celui qui mordillait le col de son pardessus gris-beige. Il l’aurait fait tomber de son épaule et l’aurait piétiné, l’aurait frappé avec son attaché-case jusqu’à ce que ses petits yeux malsains soient morts. De même, la gamine en jean déchiqueté, elle aurait sûrement poussé des cris stridents pour faire descendre celui qui se pavanait sur sa tête. Leti se sentait très mal. Elle voulait se jeter sur eux et piétiner à mort à leur place les horribles monstres. Elle voulait descendre immédiatement de ce wagon, ne plus se sentir oppressée par cette étrange sorte de vermine. Mais elle s’inquiétait encore plus du fait qu’elle était la seule à pouvoir voir les monstres. Et si Luc avait raison ? Est-ce qu’en fait elle n’allait pas bien du tout ? Etait-elle en train de perdre la raison, à imaginer des monstres si réels qu’à les épier du coin de l’œil elle pouvait presque sentir leur pelage rêche sous sa main ?
Le train s’immobilisa.


Haine.

Haine inspira profondément. L’air de la surface était glacé et chargé d’odeurs chimiques, de ces gaz rejetés par les stations fumantes. Il ne savait pas s’il préférait l’air des sous-sols, même s’il était sans cesse chargé de la lourde poussière de béton, et moite à cause des vapeurs des mêmes stations fumantes. Il avait dû cependant remonter à la surface, pour prendre ce satané train pour le centre de la mégalopole. La mégalopole grise, elle portait bien son nom au moins, songea-t-il. Haine était gris lui aussi. Les travailleurs habitués de la surface s’écartaient de lui sur le quai de la gare, détaillant son visage blafard, évitant ses larges yeux pâles, presque vitreux. Haine était comme une de ces plantes qui grandissent dans le noir, d’apparence chétive, et d’une pâleur malsaine. Ceux-que-le-soleil-hait, comme les mendiants venus de la surface appellent ceux qui ne connaissent que les sous-sols. Haine était aussi celui-qui-hait-le-soleil. Sa mère l’appelait comme ça parfois, avant que son esprit soit totalement emporté par les vapeurs toxiques des usines, avant que son corps inactif soit ramassé par les camions bennes, toujours soucieux du déclin de la masse ouvrière. Ceux-que-le-soleil-hait sont les parasites des usines et des stations fumantes, ils vivent aux dépends de la mégalopole grise, ils sucent le sang des pauvres travailleurs de la surface ; et ceux de la surface, un à un, commencent à descendre dans les sous-sols. A connaître la fuite des camions bennes, une existence aléatoire, après s’être lassés du soleil.
Haine ne connaissait que la banlieue B, ouvrière, de la mégalopole grise. Ses parents avaient sans aucun doute travaillé dans les innombrables usines qui pullulaient à la surface et qui cachaient le ciel avec leur fumée compacte. Mais l’enfant avait grandi dans les sous-sols en supposant tout cela, sa mère aurait très bien pu n’avoir été qu’une mendiante fuyant le centre ou un être errant comme il le deviendrait très tôt. La banlieue A qui s’étendait au nord de la mégalopole n’était plus qu’un immense terrain vague, découpant dans l’horizon gris des monticules impressionnants de carcasses métalliques et de déchets en tous genres. Le vieil ivrogne qui avait prit Haine sous son aile un temps lui avait raconté que ceux des sous-sols avaient tenté de s’installer sur cet espace abandonné. Il ne naquit jamais dans la banlieue A désaffectée un enfant qui vécu plus de quelques jours, et les adultes qui y persistèrent se firent piéger à mort par les éboulis métalliques ou les réactions chimiques violentes entre déchets. Depuis quelques années, une brume épaisse flotte lourdement au dessus de la banlieue A. Haine, à huit ans, monta pour la première fois voir le soleil ; c’est là qu’il se mit à le détester. A la frontière de la banlieue A, un petit être s’était détaché dans la brume sale. Avant qu’il n’ait pu atteindre le grillage électrifié, il fut abattu par l’un des miradors. L’enfant était tombé face contre terre.
Haine s’assit sur un des strapontins métalliques du wagon en soupirant. Il sentit le regard dégoûté des voyageurs à sa gauche. Il ne leur prêta aucune attention. Le train reprit sa course folle vers le centre. Ceux qui sortaient des ténèbres seraient abattus, alors il partait, peut-être parce qu’il ne souhaitait pas être éradiqué en même temps que cette vermine étrange qui se fondait dans la masse qui l’ignorait ; peut-être parce qu’il se sentait menacé par ces êtres qu’il tentait de ne pas regarder, sans qu’il ne puisse se l’avouer.


Rabi.

Rabi compta une nouvelle fois le nombre de jetons en plastique que contenait la bourse que le père lui avait jeté au visage, avant de l’expulser hors de son baraquement, puis hors de la grange avec ses quelques affaires. Il se remettait à peine de sa première rencontre avec l’une des créatures qu’il était déjà sans emploi, sans abri et incertain du contenu de sa bourse. C’était bien le genre du père de le payer en haricots lyophilisés ou autre ! Mais les jetons étaient tout ce que l’on peut d’officiels. La monnaie en plastique à valeur virtuelle dont le taux variait en direct avec les fluctuations économiques, depuis qu’il travaillait aux fermes d’approvisionnement de la mégalopole dans la banlieue F, Rabi avait rarement revu la monnaie du centre circuler. Il était même étonné que le père puisse le payer en jetons, ce qui entrait ou sortait de la banlieue F n’étaient que des denrées alimentaires. La circulations des planteurs était elle aussi très réglementée. On ne pouvait quitter la banlieue F comme on pouvait le faire dans d’autres banlieues, il ne suffisait pas uniquement de pouvoir se payer le train à grande vitesse. Le jeune homme n’avait pas saisi pourquoi le père le flanquait si soudainement à la porte, cependant il aurait pu retrouver un emploi avant la nuit dans une des granges d’exploitation voisines. Il était tôt, Rabi se sentait trop ébranlé pour chercher un autre de ces boulots abrutissants. Bêtement il songea : le matin les hommes aiment la vie ! et prit sa décision. Avec les jetons du père et sa fortune personnelle, il ne pourrait sans doute pas se payer le billet d’or pour le centre ville mais cela suffirait pour acheter son départ de la banlieue F. Adieu les champs moléculaires, adieu les micros-cultures à arroser à la pipette huit heures par jour !
Lorsque le jeune homme chemina dans la lueur matinale vers la zone ferroviaire la plus proche, il ne croisa pas âme qui vive. L’air frais faisait se dresser sur sa tête ses cheveux rouges encore mouillés. Il partait. Il partait alors qu’il n’avait jamais pu franchir ce pas de lui même, il avait fallu que le père grincheux matinal lui botte les fesses, et qu’un rat difforme le fasse fuir.
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Didulou-chan
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MessageSujet: Les monstres   Dim 27 Jan - 10:02

Leti.

Leti s’arracha enfin du train à grande vitesse, et tomba à genoux sur le quai de la gare. Haletante, livide, elle tentait de reprendre ses esprits, et de chasser l’angoisse qui lui brûlait le ventre. Alors qu’elle se calmait peu à peu, elle ne put s’empêcher de pousser un cri effrayé lorsqu’un poids frappa sur son épaule. L’homme en costume citadin retira vivement sa main.
« Excusez-moi, bégaya-t-il. Je ne voulais pas vous faire peur. Je me demandais juste si vous alliez bien ?
- Oui, tout va pour le mieux. Merci bien, mentit Leti recroquevillée sur le sol immaculé. »
La jeune femme reprenait son souffle, et le sang qui lui revenait peu à peu redonnait de la couleur à son visage. Elle se mit a espérer que le cauchemar s’était achevé avec sa sortie du wagon. Elle laissa même l’homme lui tendre la main et l’aider à se remettre debout. Ils échangèrent quelques banalités, puis il avisa une horloge digitale, s’excusa et disparut dans une des dizaines de bouches de métro qui s’ouvraient dans la gare. Leti resta seule au milieu du quai. Tout va pour le mieux. Les mots lui brûlaient la gorge. Elle avait vu quelque chose bouger dans la poche du costume de l’homme courtois avant qu’il ne s’éclipse. Elle était surprise maintenant. Son cœur battait beaucoup, beaucoup plus doucement que dans le train où elle avait bien cru qu’il finirait par se décrocher ; mais les monstres étaient toujours là. La jeune femme inspira profondément et sortit de sa contemplation du sol blanc et brillant. La gare fourmillait de citadins pressés. Les costumes bleu sombre et noirs uniformisaient la masse qui sans cesse sortait, se mêlait et disparaissait dans les bouches et les wagons. Le chuintement des portes hydrauliques brisait le rythme des milliers de pas. Bien plus que dans son appartement avec Luc, Leti se sentait appartenir à la gare du train à grande vitesse. Dix-huit minutes exactement. C’était le temps qu’elle passait tous les jours de sa vie dans ce train. Neuf minutes pour venir, neuf minutes pour rentrer. Le grand patron lui avait laissé entendre que sa mère empruntait ce trajet quotidiennement, même étant enceinte de Leti. Maintenant, maintenant les monstres étaient là. Elle les voyait . Où son regard se posait sur la foule, un monstre finissait toujours par lui apparaître : une tête hirsute avec ce visage si gênant, une boule de cette fourrure rêche et sombre, une longue queue annelée, ou simplement un renflement s’agitant sous un vêtement. Objectivement, et hors de l’atmosphère oppressante de ce train si familier, Leti ne pouvait conclure qu’elle était tout simplement devenue folle. Elle ne pouvait être sujette à une hallucination si globale, si réelle. La jeune femme avait reçu l’éducation citadine, et se rapprochait de la masse uniforme qui tourbillonnait autour d’elle. Instruite, rationnelle, stable. Psychologiquement infaillible spécifiait son test d’entrée à l’institut de mathématiques appliquées du centre ville. Son esprit cartésien érigeait un mur, mais celui-ci était de plus en plus fragilisé à chaque monstre que Leti apercevait. Réfléchis, songea la jeune femme. Pense aux principes. Le principe de cause à effet. Si les monstres sont là, il y a une raison ; car nul n’échappe aux principes. La jeune femme se raccrocha aux valeurs qu’on avait pu lui enseigner, car il n’y a pas de folie dans les raisonnements de science.
Si les monstres étaient là, il y avait une raison ; mais cette raison lui était inconnue. Si Luc n’avait pas pu voir le monstre dans son bol, c’est qu’il ne le pouvait pas ; et on peut en conclure que tout le monde ne peut voir les montres. Si Leti voyait les monstres, c’est qu’elle en était capable contrairement à Luc ; et Leti pouvait conclure de ce raisonnement qu’elle n’était très certainement pas la seule à le pouvoir. Principe des unités : un cas isolé est majoritairement représentatif d’une population. Le petit bout de l’iceberg. Il y en avait donc d’autres. La jeune femme se sentit revigorée par cette pensée rassurante. Mais la suite de son raisonnement se perdit. Ses autres questions ne pouvaient reposer sur rien. Pourquoi les voyait-elle uniquement depuis ce matin ? Quelque chose avait-il pu l’affecter ? Mais ce qui la faisait inconsciemment crisper la main sur la lanière de son sac, malgré son sang-froid retrouvé, était la raison de la présence des monstres. Elle n’en avait pour l’instant jamais vu plus d’un sur une personne, et jamais un monstre n’était seul ; mais elle ne pouvait pas tirer de conclusion. Principe des unités : un exemple ne démontre absolument rien. Tous les hommes ne sont pas bruns. La jeune femme tentait de percer le secret de ces monstres si perturbants. Elle revoyait les trois lettres du prénom Luc, comme des cicatrices, sur le front du monstre près de son compagnon. Et leurs expressions qui étaient si proches. Elle avait encore un goût de bile dans la bouche, elle se sentait encore trembloter dans la serviette humide. Elle décrispa lentement sa main, la main qu’elle avait cru pouvoir incruster dans la barre métallique plantée au milieu du wagon.
Les monstres ne disparaîtraient pas. Leti quitta la gare.


Haine.

Haine sentait qu’il commençait à s’énerver, et savait qu’il n’avait pas un très bon comportement social dans ces cas-là. Il soupira et ramassa son sac. Il quitta le wagon, faisant claquer le strapontin, soulevant un murmure réprobateur. Un instant le wagon fut envahi par une tornade, l’air froid de la matinée fit claquer les vêtements. L’instant d’après la porte hydraulique avait repris sa place. Haine n’avait pris le train à grande vitesse que très rarement, et jamais hors de la banlieue B, mais il avait remarqué que sa seule présence mettait les pseudo citadins mal à l’aise. Ils s’habillent comme les citadins, tentent de se comporter comme des citadins, ils bossent même au centre ville ; mais ce ne sont que ceux issus de la belle masse des banlieues. Sûrement des les banlieues D et E, si résidentielles et si bureaucratiques. Pseudo citadins. Citadins. Ouvriers. Haine les méprisait tous. Il n’avait pas l’âme de celui qui exhibe sa différence, alors il disparaissait parce qu’on ne voulait pas avoir sa personne sous les yeux. Il aimait s’asseoir entre deux wagons, bien qu’il y fasse très froid. Le vent qui sifflait, les glissements pneumatiques du train emplissaient son esprit. Il n’entendait même plus son propre souffle. Il fit claquer ses doigts gantés de noir mais n’entendit rien. Il eut un sourire crispé et se plongea dans la contemplation du paysage gris qui s’enfuyait au travers d’une interstice. Le train à grande vitesse n’avait pas de fenêtre. Il était comme celui vers lequel il fonçait, le centre, aveugle.
Haine pensait mépriser le centre ville depuis toujours, tout comme ses occupants. Pourtant c’était sa destination finale. Il avait juste rassemblé ses quelques affaires ce matin-là, quittant son nid de béton sombre, décidé à partir. Il ne savait pas lui-même exactement pourquoi. Haine n’était pas très fort pour ce qui était des états humains. Ceux-que-le-soleil-haît ne vivent pas tellement comme les humains sont censés le faire. Ils vivent de manière hasardeuse, connaissent la faim et la soif, alors que ceux de la surface ont oublié ces maux. Ils connaissent même la mort, alors que les citadins en ont même oublié la signification. Ceux-que-le-soleil-haît suivent des instincts basiques : vivre, se nourrir, fuir les camions bennes. En quittant la vieille morte de ce matin-là, Haine n’avait qu’une envie presque incontrôlable, celle de fuir à toute jambe. Il s’était senti si fragile après que sa main eut touché la drôle de créature, morte à son tour. Il avait soudain senti dans ces sous-sols si familiers quelque chose qui grouillait, qui semblait partout autour de lui, pouvant se faufiler dans les craquelures du béton. Le jeune homme fuyait les créatures. Il ne savaient pas d’où elles venaient avec certitude, mais il supposait qu’elles pouvaient provenir de la banlieue A, comme des monstres échappés des déchets chimiques. Oui, des monstres créés par la mégalopole grise. Ils étaient encore là, assez nombreux sur le quai de la gare où il avait attendu, mais il n’avait fait que les ignorer avec dégoût. Dans le wagon, juste derrière la porte contre laquelle il était adossé, il lui avait semblé en apercevoir aussi, mais il avait continué à les ignorer. Comme si cela pouvait faire fondre le malaise qu’il était presque honteux de ne pas contrôler.
Le train s’arrêta quelques instants seulement dans la banlieue E, juste le temps de se charger de la foule des fonctionnaires anonymes, puis il reprit son allure folle. Haine dut s’assoupir quelques instants à cause du sifflement du vent, car il fut réveillé par un homme en blanc, qui se penchait vers lui.
« Titre de transport ! brailla-t-il. »
Pâteux, Haine tendit la petite tige en plastique que le contrôleur passa devant le laser qu’il portait au poignet. Une petite diode verte s’alluma. Il rendit le bâtonnet de transport.
« Vous allez jusqu’au centre ville, dit-il sans grande conviction. »
Il allait passer dans le wagon suivant quand il ajouta :
« Vous ne devriez pas rester dans les jointures si vous êtes en règle. C’est pas que c’est interdit, mais bon, c’est pas très sain. Je dis pas ça pour moi … »
La porte chuinta derrière lui. Pas très sain ? maugréa Haine. Et l’espèce de souris sale sur son képi c’est très sain peut être ? Le jeune homme se demanda si cela pouvait aussi être un monstre aussi, mais il était déjà bien loin de la banlieue A et de ses déchets toxiques. Ce type ne devait être qu’un écologiste excentrique. C’est seulement après quelques instants de silence que Haine remarqua que le train s’était arrêté une nouvelle fois. Le vent était tombé. Les rails ne sifflaient plus. Le jeune homme se pencha pour regarder à nouveau par l’interstice. Des machines chargeaient des caisses frappées du sigle des denrées alimentaires périssables. Ce devait être la banlieue F, celle qui était responsable de l’approvisionnement du centre ville en produits frais. Les caisses qu’il pouvait apercevoir étaient presque toutes chargées lorsqu’il sentit les plaques, sur lesquelles il était assis, bouger. Surpris, il frappa le sol blanc et de sous l’épaisseur de plastique, il entendit jurer.
Haine fronça les sourcils.


Rabi.

Rabi se figea instantanément face à la minuscule trappe sombre qu’on venait d’ouvrir devant lui. Il déglutit douloureusement et reporta son regard sur le grand homme aux articulations déglinguées ; celui-ci continuait de sourire inlassablement. Il n’allait quand même pas le faire voyager là-dedans ! Le jeune homme se mit à hésiter. Ce n’était pas la peine de risquer sa peau dans ce tiroir à double fond. Il frissonna.
« Un problème ? demanda le grand homme, sentant son trouble.
- Ca à l’air plutôt étroit votre wagon-lit, lâcha Rabi sans quitter des yeux la trappe.
- Cette conception particulière permet d’optimiser les gains calorifères, minauda le passeur de plus en plus amusé.
- Je vois. »
Le jeune homme se crispa. Il avait déjà prit sa décision, et de plus, son billet frauduleux n’était en aucun cas susceptible de lui être remboursé. Bêtement, il se dit qu’il ne devait pas y avoir énormément de marge entre mort-dans-ses-convictions et pauvre-dans-sa-lâcheté. Les deux options lui nouaient la gorge ; il fit celui pour lequel on a déjà tout décidé, et ne se posant plus de questions subsidiaires, il enfila la couverture de titane. Le passeur lui fit un petit signe courtois, et Rabi se glissa dans la trappe sombre. Avant de se retrouver dans l’obscurité complète, l’homme posa sa main aux doigts tordus sur le front du jeune homme. Il ricana doucement.
« N’oublie pas de remuer régulièrement mon gars, fais circuler tes fluides ! Sans ça tu finis paralysé avant d’avoir pu sortir de la grande banlieue. »
Il frotta la masse de cheveux rouges qui tombaient sur le visage inquiet de Rabi.
« Et à l’annonce du centre ville, déguerpis en vitesse ! Achète un pass de métro et quitte la gare avant l’inspection thermique des wagons. Aller, bonne chance gamin ! » Et il claqua la trappe, Rabi l’entendit encore ricaner au travers de l’épaisse couche de plastique.
La position dans laquelle le jeune homme se trouvait pour son voyage clandestin était on ne peut plus inconfortable. Couché sur le dos, les genoux ramenés sur le ventre, la tête ballante contre la paroi extérieure, les pieds forcés contre la paroi supérieure qui devait être le sol du wagon au dessus de lui. Le train se mit en mouvement avec un chuintement hydraulique très prononcé. Il quitta la gare de stockage pour la gare d’embarquement, que Rabi savait assez proches l’une de l’autre. Il se rendit alors compte qu’il était enfermé dans le faux plancher d’une jointure, car en plus de vibrer comme un diable dans sa cachette, le jeune homme était aussi malmené lorsque le train abordait une courbure. Il se demanda si sa colonne résisterait à un virage à grande vitesse de plus de quarante degrés. Le train ralentit, puis s’immobilisa à nouveau au bout de quelques minutes. Le jeune homme se mit à rire doucement, il était déjà transi par le froid malgré la couverture de titane fournie par le passeur. Il tentait de déplier un peu les jambes quand la paroi supérieure devint plus pesante. On y marchait sans doute. L’action des portes coulissantes entre les wagons souleva une impressionnante gerbe de poussière dans sa cachette, et il se mit à tousser de manière incontrôlable. Quelqu’un au dessus frappa un coup sec sur le sol de plastique. Le jeune homme jura à voix haute, puis fut à nouveau prit d’une quinte de toux féroce. Il s’agita tellement que les dalles du faux plancher se soulevèrent, et une raie de lumière pâle s’infiltra jusqu’à lui. Rabi retint brusquement son souffle. La gorge en feu, les genoux meurtris. Si le contrôleur le découvrait là, contorsionné ainsi comme une viande sous vide, le jeune homme ne voyait aucune possibilité de fuite. Il ne pourrait jamais avoir le ressort nécessaire pour neutraliser l’homme, avant que celui-ci n’utilise son bâton électrique. Le froid avait engourdi le jeune homme, il se crispa alors qu’on essayait de retirer les plaques au dessus de lui. Le rat tordu du père l’avait-il dérangé à ce point pour qu’il aille se jeter lui même en tube de détention ? Pas question de finir en boîte, pensa-t-il. La lumière pénétra un peu plus dans sa cachette, d’une détente de ses genoux endoloris, Rabi fit sauter violemment le panneau de plastique blanc. L’autre homme eut un cri de surprise étouffé, un angle du panneau le saisissant à l’estomac. Rabi se tortilla le plus énergiquement qu’il put, et passa ses jambes, puis roula entièrement hors du plancher. Il se tourna vivement vers l’autre homme, tout étonné de n’avoir pas encore reçu de décharge électrique.
Rabi ouvrit des yeux ronds.
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Didulou-chan
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MessageSujet: Les monstres   Dim 27 Jan - 10:04

Haine & Rabi.

Haine sentit le monde osciller un instant autour de lui, après que sa tête eut violemment heurté la porte pneumatique. Le grand panneau de plastique blanc qui venait d’être propulsé hors du sol du wagon jurait avec son teint blafard, hébété. C’est alors qu’il aperçut la tête rouge surgir au milieu de la jointure. Deux yeux verts, ronds comme des billes, se posèrent sur lui. Les deux hommes se fixèrent un instant en silence, considérant l’autre avec stupeur.
« Désolé pour ça vieux ! lâcha soudain le rouquin en passant une main dans sa tignasse. J’étais en train de vérifier l’arrivée fluide des ces fichus vérins, mais on est sacrement à l’étroit là-dessous ! »
Et il eut un petit rire forcé. Son visage reprenait des couleurs. Haine haussa les sourcils, et rejeta de sur lui la plaque de plastique tordue. Il se massa les tempes un instant. Le rouquin déglutit lourdement lorsqu’il posa sur lui un regard sombre.
« Comme si j’allait croire ça, dit-il simplement.
- C’est pourtant la pure vérité, enchaîna l’autre homme. On se sent comme en boîte là-dedans !
- Pas la peine de s’y faire enfermer, faut vraiment être stupide.
- Facile à dire vieux ! s’échauffa faussement le rouquin. Y’a pas toujours de meilleure solution ! Je parie que pour traîner dans les jointures, t’es irrégulier aussi alors … »
Haine lui jeta le même regard glacial. Il montra la tige de plastique qui fit s’agrandir à nouveau les yeux du rouquin.
« Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
- Ben, vieux c’est juste que t’es pas trop le type à avoir à coup sûr un titre de transport en classe C ! sifflota le rouquin. Le prends pas mal, ces wagons sont bourrés de ces citadins coincés ! »
Haine fronça les sourcils. Les pseudos-citadins, avec leurs rats sur l’épaule, tous animés du même mouvement de masse stupidement uniforme, le regard morne. Il se fixa à nouveau sur l’homme qui s’extirpait maintenant du plancher. A force de contorsions, il se mit finalement assis dans la jointure en face de Haine. Il l’observa remettre en place le panneau blanc avec une moue d’enfant réparant une bêtise. C’était un homme qui intrigua Haine, lui qui pensait ne plus pouvoir porter d’intérêt aux Hommes, plus depuis ce matin brumeux. L’autre homme était un peu plus grand que lui, mince quoique athlétique. De longues mèches d’un rouge vif encadraient un visage rond jusqu’aux épaules. La peau claire qu’il laissait voir en remontant ses manches était grêlée de tâches de rousseur. Il frappa sur la dernière bosse du panneau blanc réajusté tant bien que mal au plancher, et s’adossa à la porte pneumatique avec un sourire calme.
« Tu vas pas me balancer vieux ? demanda-t-il.
- Pas aujourd’hui, répondit aussitôt Haine sans trop savoir pourquoi.
- Plutôt sympa, j’t’en dois une alors, vieux. Mon nom c’est Rabi. J’ai bien cru que ma grande échappée de la banlieue F tournait au drame !
- Haine.
- Pardon ?
- Mon nom c’est Haine.
- Haine ? répéta-t-il incrédule. Mais elle t’en voulait tant que ça la personne qui te l’a donné ce nom ? »
Le jeune homme aux cheveux noirs détourna le regard.
« Désolé vieux, ajouta Rabi gêné, puis doucement : ils auraient dû me noyer avec le reste de la portée. » Le train se remit en branle. Le sifflement pneumatique assourdissant du train à grande vitesse et le froid emplirent le silence entre les deux hommes.
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Didulou-chan
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MessageSujet: Les monstres   Dim 27 Jan - 10:05

Leti.

Est-ce que je suis juste ce genre de fille ? Est-ce que je marchais du même pas mécanisé, avais-je ces mêmes yeux fades, étais-je l’une de ces ombres pressées ? Que m’arrive-t-il ? Je ne comprends pas pourquoi on m’a soudain tiré la tête hors de l’eau, et l’air me brûle au fur et à mesure que la boue quitte mes poumons. J’ai cessé de marcher ; la tour de métal et de verre se dresse non loin au milieu de ses sœurs. Je ne vais pas y monter. J’ai cru qu’il y en aurait d’autres, les principes m’y ont fait croire ; mais je suis seule immobile sur la place de marbre. La foule monochrome me frôle comme de l’eau glacée dont le débit ne veut faiblir. Les femmes portent toutes le même tailleur citadin, d’un noir brillant, leurs jambes cachées par les gaines grises réglementaires. Sans les lâcher des yeux, je peux m’y reconnaître, m’effrayant alors de leur allure d’androïde. Les monstres luisent sur leurs blouses synthétiques, leurs yeux pétillent à la place de ceux de leurs hôtes. Oui, hôte. Ce mot finit par ne plus me répugner. Et comme je déteste ce tailleur étouffant que je porte aussi, je quitte la place en courant. Je ne suis pas un hôte.
N’y a-t-il vraiment personne d’autre ?
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Didulou-chan
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MessageSujet: Les monstres   Dim 27 Jan - 10:07

Leti.

Leti courait à s’en couper le souffle, l’air asséché de la mégalopole lui brûlait la gorge. Quelques silhouettes se retournaient sur son passage, mais c’est à peine si elle les distinguait. Elle ne semblait plus voir que les mêmes ombres noires brillantes, sans visage, la peau rabotée et luisante comme un pneumatique. Elle dévala des marches chromées, quittant la zone piétonne du centre de la mégalopole. Elle passa sous les manches et les tubes des trains glisseurs. Elle coupa, haletante, le jardin d’enfants où les derniers arbres brillaient, figés dans leurs blocs de résine translucide. La jeune femme s’engagea encore dans une volée d’escaliers métalliques qui descendaient vers la première zone commerciale. Ses jambes la trahirent au bout de quelques pas, elle tomba durement sur les marches de métal. De multiples chocs secouèrent sa carcasse, et elle voulut presque qu’elle se brisa pour de bon. Les monstres viendraient ensuite. Ils la dévoreraient. Ils la changeraient en statue brillante dans un bloc de résine. Cela vaudrait mieux pour elle que de devenir un pneumatique.
La jeune femme resta immobile, comme une poupée démantibulée tombée du ciel. Le visage écrasé contre le sol brillant, elle voyait la buée dense se former puis disparaître sur la surface de miroir au rythme de son souffle. Chacun de ses muscles la tiraillait. Il lui semblait que si elle se risquait au moindre mouvement, ils se réduiraient tous en poussière, comme le sable tombe si l’on tord une plaque de silice. Elle ferma les yeux, qui continuèrent de s’agiter en tous sens dans le rouge de l’intérieur de ses paupières. Elle revoyait le noir brillant, toujours ce même noir brillant, sur son uniforme d’écolière, et les cheveux laqués des écoliers. Et elle revoyait la cour de l’établissement silencieux, tapissée de linoléum épais. Elle se souvenait de cette autre gamine, dont elle ne put se rappeler le prénom, et dont les professeurs parlaient toujours avec extrême sévérité. La gamine détestait le lino blanc, elle disait qu’il couinait tellement lorsqu’elle marchait que ça lui faisait mal au ventre. Les professeurs l’avaient entendue dire à Leti que sous le lino, il y avait une autre matière qui ne couinait pas. Leti avait été fascinée à la première évocation de la terre. Une matière première qu’elle n’avait jamais vue. Plus tard, elle plongerait les mains dans les pots de sable à filtration, s’attirant les regards méfiants de ses collègues. Le professeur aurait pu hurler, mais cela ne se faisait déjà plus à cette époque. Tout comme le sport, qui ne provoquait que sueur et malaises. Tout comme la terre, qui n’était qu’une poudre impure, gorgée de vermine. Leti se souvint alors n’avoir jamais revu cette gamine après ce jour-là. Ses yeux se révulsèrent. Elle aurait voulu arracher le sol de plastique blanc, et trouver la terre sale en dessous, y plonger les bras comme dans les pots de silice, et laisser ces bêtes, les insectes des résines, y monter en colonies entières. Elle aurait voulu plonger dans la brèche faîte vers la terre, quitter le couinement permanent de ses semelles en titane sur le plastique de la mégalopole, et devenir un ver, un de ces insectes dont elle avait remarqué au muséum qu’il n’avait pas d’yeux. Elle aurait voulu ne plus avoir d’yeux, pour ne plus voir ceux des monstres, luisants comme le noir des tailleurs qui l’obsédaient ; et onduler dans le sable fin avec la gamine. Finalement, elle cria. Le son qui sortit de sa gorge sèche, elle ne l’avait jamais entendu. Il la tétanisa. Le cri ne monta pas vers le ciel comme il aurait sûrement dû ; il dégoulina des lèvres de Leti et roula de marche en marche, jusqu’à se briser et ricocher tout en bas de l’escalier.
La jeune femme entendit un cri lui revenir. Elle tourna lentement la tête, assez lentement pour permettre à son cou de ne pas se briser. C’est alors qu’elle aperçut les deux hommes. L’un au cheveux noirs et au visage laiteux inexpressif, l’autre avec une tignasse rouge vif, la mine éberluée. Leurs blouses, si elles étaient bien noires, ne brillaient pas. Le rouquin était maculé de poussière aux genoux et ses cheveux, dont la couleur indécente résonnait dans l’atmosphère sèche, tombaient en paquets désordonnés. L’autre avait des yeux lui mangeant le visage, immenses et pâles, à moitiés couverts par des lourdes paupières. Sa peau était d’un blanc granuleux, maladif et ses cheveux noirs eux aussi semblaient rêches autant que mal coiffés. L’homme aux cheveux noirs haussa doucement les épaules et se remit à marcher. Il quitta le débouché des escaliers. Le rouquin restait planté là, le regard toujours fixé sur Leti qui l’observait aussi, sans se soucier de sa gaine apparente, de ses longs cheveux noirs brillants qui s’étalaient sur le sol. Son sang battait dans ses tempes au rythme où le rouquin clignait des yeux, incrédule.
« Qu’est-ce que tu fous ? maugréa une voix, derrière les garde-fous de l’escalier.
- Haine, bredouilla le rouquin, pointant lentement Leti d’un doigt maigre. Cette fille …
- Ouais, cette fille, et alors ? reprit l’autre homme, revenant au bas des marches dans le champ de vision de Leti. Elle a pas l’air trop nette, laisse tomber.
- Il n’y a pas de bestiole sur elle … »
Le silence tomba sur eux trois. Ils se sentirent s’enfoncer dans le sol en semi-plastique. Ils sentirent presque la terre sous leurs pieds, au travers de leurs semelles en titane.


Haine & Rabi.

Depuis qu’ils avaient discrètement quitté la gare du train à grande vitesse, Haine n’avait pas eu un seul regard pour les citadins, alors que Rabi, collé à ses semelles s’extasiait, les mains dans les poches, la bouche ouverte en constante admiration. Cependant Haine, lorsqu’il posa son regard pour la deuxième fois, sur la fille de l’escalier sentit à nouveau ses yeux ne plus pouvoir s’en détacher ; comme ils l’avaient curieusement fait en se posant sur la tignasse rouge de Rabi dans la jointure du train. Haine n’avait jamais plus apprécié la compagnie des autres depuis ce fatidique matin brumeux, et s’il ne supportait pas l’attitude désinvolte et les remarques puériles du rouquin, il ne se résolvait pas à le congédier. Puis, alors qu’ils quittaient la zone économique de la mégalopole, Haine avait saisi dans le babillage de l’autre homme quelque chose à propos des bestioles. Stupéfaits, ils vinrent rapidement à la conclusion qu’exceptés eux deux, tous les autres portaient à leur insu une de ces bêtes que Haine avait découverte dans la gourde vide, et qui était morte en lui faisant froid dans le dos à côté de la vieille. Rabi pouvait les voir aussi, et il éprouvait également cet inexplicable malaise en leur présence, et surtout sous leurs regards brillants. Haine s’en sentit immédiatement soulagé. Depuis les deux hommes s’éloignaient des foules, monochromes et infestées de bestioles, des grandes zones piétonnes. Ils passaient dans la zone commerciale, presque déserte à cette heure de la matinée lorsqu’ils débouchèrent en bas de l’escalier en métal.
La fille était étalée sur les marches, la tête en bas, les cheveux lâchés en pagaille et les vêtements à moitié retournés. Ses membres étaient bizarrement tordus ; Haine lui trouva l’air paniqué d’une poupée en porcelaine abandonnée par sa maîtresse. Il avait vu les reproductions de ces anciennes poupées si niaises dans un vieil album pour enfants. La fille portait le tailleur citadin, et le signe sur sa poitrine clamait qu’elle était une véritable citadine : un soleil y était brodé, et non une lettre provenant d’une banlieue. Elle les fixait avec des yeux exorbités. Haine leur trouva quelque chose de dérangés, les pupilles affolées tremblaient au milieu de son visage décomposé. Et Rabi disait vrai. Il avait lui aussi une mine presque affolée. Il n’y avait aucune de ces bestioles autour de la fille étalée dans l’escalier, et ses yeux n’avaient rien de ceux des citadins à l’allure perdue. La fille ouvrit la bouche. Sa mâchoire sembla vouloir se décrocher de son visage, et rouler jusqu’à leurs pieds. D’une voix tremblante, elle dit : « Vous aussi pouvez voir les monstres ? »
Haine déglutit douloureusement.
« Oh merde … lâcha Rabi, soudain plus pâle. »
Le rouquin se précipita vers la fille, et la saisit par le bras. Surprise, elle n’ajouta rien et se remit sur pieds tant bien que mal. Il la tira vers le bas de l’escalier qu’elle descendit quatre à quatre, manquant de trébucher tant ses jambes étaient engourdies. Il adressa à Haine un regard paniqué et le dépassa en courant, traînant la fille derrière lui.
« Grouille ! Les patrouilles sont là ! s’écria-t-il. »
Haine leur emboîta le pas. Ils se mirent tous les trois à détaler, se faufilant entre les droïdes de distribution. Le vrombissement des patrouilles d’identification se rapprochait.



il faudra attendre un peu (beaucoup) pour la suite de cette histoire ...
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