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 AGNÔMALIES - feuilleton

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Dom
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MessageSujet: AGNÔMALIES - feuilleton   Jeu 5 Juil - 15:49



Agnômalies


Citation :
Horreur et Décadence !
La princesse Sérafina Cornélius a été kidnappée la veille de son mariage par
des terroristes stellaires.
Sept mercenaires dûment qualifiés sont chargés de la retrouver. De leur
succès ou de leur échec - ô combien plus probable - dépend le sort de la
légendaire Magika.

Marchez, bien aimés lecteurs, sur les traces de nos vaillants héros :
découvrez une aventure trépidante, où l'on apprendra entre autre que, si
les vampires ne vont pas au soleil, c'est parce qu'ils oublient
systématiquement leur crème à bronzer ; ou que si les fantômes portent un
boulet, c'est pour courir plus vite lorsqu'ils s'en débarrassent.

Bref, une aventure pour ceux qui ont du temps à perdre...






Prologue
La genèse de Magika



Au commencement... on ne sait pas très bien ce qui se passa.
(Bon, par la suite non plus, c'est vrai, mais c'est là un autre problème.)

Certains prétendent que tout commença par une gigantesque explosion.
Personne ne sut ni pourquoi ni comment cela avait pu exploser, étant
donné que par définition il n'existait rien avant, et donc qu'il n'y avait pas
de raison particulière pour que ce « rien » explose ; mais le fait est que
cela explosa malgré tout.
(Et ça explosa plutôt fort, d'après ce que l'on raconte : nombre de quarks
et de bozons en furent traumatisés à vie.)

Un tel cataclysme eut pour effet de déranger considérablement les
affaires du néant, et de provoquer une série de catastrophes majeures,
comme l'apparition de la matière ou des téléphones portables.
Des peuples entiers d'atomes et de photons furent déportés à l'autre
bout du cosmos, dans le seul but de faire passer des nuits blanches
aux pauvres astrophysiciens qui, bien plus tard, s'échineraient à mettre
un peu d'ordre dans le chaos intersidéral.
Que le désordre fût la première chose à surgir du néant, cela ne
surprendra probablement personne, il suffit en effet de regarder autour
de soi l'espace d'un instant pour immédiatement s'en persuader. Mais la
seconde chose qui apparut ensuite, d'après ce que l'on sait, avant même
les dinosaures ou les Mac Do...
... ce fut Magika.

Au fond, peu importe comment Magika fut créée. Peut-être, comme
prétendent les savants, que des nuages de poussières stellaires se
condensèrent - ou, ce qui paraît bien plus logique, peut-être en
avait-elle simplement envie - ; mais le fait est qu'un jour il n'y avait
rien, et, trois cents millions d'années plus tard, elle était là.

Magika était vouée à devenir un monde comme les autres : couvert de ces
créatures proliférantes qu'un sévère effort d'abstraction désigne sous
le terme d'êtres humains, avec des océans, des montagnes, des immeubles
à perte de vue... bref, un endroit tout ce qu'il y a de plus ennuyeux.
Pourtant, le miracle arriva : la magie apparut. Et c'est depuis là
qu'elle se dissémina dans tout l'univers.
C'est donc pour la meilleure raison que Magika devint légendaire. Sans
elle, nul n'aurait jamais connu la magie ; et l'on peut imaginer combien
serait accablante une existence sans magie, remplie de télévisions et de
matchs de football, avec pour seules distractions à l'aube des temps :
inventer le feu ou chasser le Mammouth.

Grâce à la magie, le destin de Magika fut le plus extraordinaire qui ait
jamais existé. Son histoire était à ce point extravagante que les
quelques cinq milliards d'années écoulées depuis sa création étaient
trop courtes pour tout contenir. C'est pourquoi il est communément
admis que narrer l'histoire de Magika est une tâche irréalisable : tous
ceux qui s'y essayèrent furent retrouvés irrémédiablement décédés,
ou finirent drogués à l'asile (chacun sait que la came isole de force.)

Ainsi, par charité envers l'équilibre mental du lecteur, nous nous
contenterons ici de déclarer que l'histoire de Magika fut une
prodigieuse succession de faits glorieux, de batailles titanesques, de
complots sinistres ou de catastrophes littéraires : en quelque sorte,
d'horreurs et de décadences.

Aujourd'hui - comme il en a toujours été, d'aussi loin que l'on se
souvienne - les Maudits régnaient sur Magika. Sorciers et démons
n'avaient jamais été aussi puissants.
Toutefois... récemment, était apparu un pouvoir qui, pour si
insignifiant qu'il paraisse au premier abord, n'en était pas moins en
train de changer la face du cosmos. Ce pouvoir n'avait rien de magique.
N'importe qui pouvait le pratiquer. Tout au contraire, sa force était
que, dès qu'il apparaissait quelque part, tout le monde avait envie de
le posséder.

Ce pouvoir, on l'appelait le Progrès.
Et comme un malheur ne vient jamais seul, avec le Progrès, advint le
règne du Marketting.


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Dom
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MessageSujet: Re: AGNÔMALIES - feuilleton   Jeu 5 Juil - 16:15

Chapitre 1
Le Conseil des Maudits



La porte s'ouvrit dans un grincement sinistre, laissant entrer la silhouette
décharnée du Comte Hémor Aggie dans une grande salle éclairée par
quelques vieux candélabres consciencieusement recouverts de toiles
d'araignée.
- Ah, Comte Hémor, vous voilà ! déclara le Magicien Théobald. Nous
n'attendions plus que vous. Prenez place je vous prie, nous avons à parler.

Le Magicien Théobald siégeait à l'extrémité d'une table imposante : vingt
centimètres d'épaisseur, en bois massif, rien à voir avec la camelote
d'aujourd'hui. Autour de lui, six des sept places étaient déjà occupées par
d'imposants personnages. Il ne s'agissait, en réalité, de nuls autres que les
très horrifiques membres du Conseil des Maudits.
Théobald était le maître du Conseil : un personnage de taille moyenne, à
la peau légèrement poreuse, mais à part cela d'apparence parfaitement
humaine (peut-être même un peu trop pour être honnête). Ses sourcils
charnus surplombaient un visage aimable où brillaient des yeux vifs et
concentrés. Toutes les qualités requises à son éminente fonction, Théobald
les possédait. Si l'on en croyait les sondages publiés par le magazine
Magie & Célébrités, c'était même un des dix meilleurs mages actuellement
en activité dans l'univers.

La dernière place libre autour de la table était réservée au Comte Hémor.
Celui-ci la gagna sans tenir compte des regards rivés sur lui, puis s'y assit
après avoir épousseté sa chaise avec toute la dignité dont on peut faire
preuve en époussetant une chaise couverte de toiles d'araignée.
Car il se trouvait que, depuis tout petit, le comte nourrissait une sérieuse
phobie envers l'espèce octopattée... Si bien que la détestable habitude
de ses congénères de semer leurs toiles partout l'horripilait au plus haut
point. Oh ! La pratique de la toile arachnide ne datait pas d'hier. Les
Maudits l'avaient adoptée bien avant l'invention du panneau "Chien
Méchant", et la raison en était relativement simple à comprendre :
quiconque pénètre dans un repaire encombré de toiles d'araignée devient
en général passablement circonspect, et l'avantage psychologique acquis
sur l'intrus est toujours profitable, même lorsque l'on est considéré comme
faisant partie des créatures parmi les plus effroyables.
Mais cette pratique avait dévié au fil du temps... On en était venu à semer
des toiles à tout bout de champ, profitant des occasions les plus diverses,
des motifs les plus futiles. Les poseurs de toile d'aujourd'hui n'avaient plus
aucun sens de la mesure.
Telle manie était peut-être encore compréhensible lorsqu'il s'agissait
d'effrayer des forcenés dans le genre chasseurs de spectres ou autres
fous furieux ! Mais quand les Maudits se réunissaient entre eux, aux
yeux du Comte, cela relevait plutôt d'un sentimentalisme déplacé.

Bref. Tandis, donc, que le Comte s'installait avec autant de dignité que
possible, le Magicien Théobald avait saisi un épais dossier relié de cuir.
Sur la couverture du dossier on pouvait lire l'inscription "Confidentiel" en
lettres dorées, précédée de l'imposant sceau royal de Magika.
Et juste en dessous, on ne pouvait rien lire, vu qu'il n'y avait rien d'écrit.

- Chers Conseillers, Respectées Ignominies ! déclara gravement le magicien.
Si je vous ai tous rassemblés aujourd'hui, en dépit de nos discordes
passées, c'est pour vous entretenir d'un sujet de la plus haute importance,
à côté duquel les petites querelles et les vieilles rancunes ne comptent
plus. Il en va de la survie de Magika !
Son petit effet théâtral produit, Théobald enchaîna avec plus de modération :
- Vous n'ignorez pas les efforts déployés par notre bien aimé Roi, son
Auguste Seigneurie Nabuchodinosaure, afin de mettre un terme à notre
époque de récession économique. C'est pour relancer la croissance que
nous avons établi des relations privilégiées avec la lointaine Ugmar.
Jusqu'alors, ces échanges ont été fructueux pour les deux partis. Ils
profitaient de notre renommée, et nous de leur compétence... Mais il y a eu
un problème.
Un court instant, Théobald s'interrompit pour étudier les réactions des
Conseillers. Il n'ignorait pas que sa Seigneurie n'avait pas que des
amis en cette salle. A vrai dire, la plupart des Maudits déploraient la
politique commerciale du monarque. Toutes ces usines, qui avaient envahi
leurs terres en fabriquant tout et n'importe quoi sous le seul prétexte
d'apposer la fameuse marque "made in Magika", les horripilaient. Tous
autant qu'ils étaient, ils se souvenaient avec nostalgie du passé. Ils
regrettaient les massacres, les batailles, et plus que tout reprochaient
au Roi de s'enrichir en oubliant les vieilles traditions horrifiques qui
avaient fait l'orgueil et la renommée de leur monde.

Toutefois, le Conseil n'était plus aussi influent qu'il ne l'avait été.
En outre, la plupart des Conseillers profitaient très largement de cette
politique. La richesse leur apportait un tel prestige que, même s'ils
regrettaient parfois les périodes de trouble de leur jeunesse, avec l'âge,
il leur était devenu bien difficile de renoncer à tout ce luxe.
- Un accord a été négocié entre nos deux mondes, poursuivit Théobald
au terme de cet intermède. Le Roi s'est efforcé de garder secret la
nature de cet accord aussi longtemps que possible, pour des raisons de
sécurité évidentes. Il prévoyait en l'occurrence que son fils, notre bien aimé
Prince, épouse la fille unique du Grand Prêtre d'Ugmar.
Un autre regard vers les six Conseillers lui fit remarquer qu'aucun ne
semblait surpris par la révélation, ce qui d'ailleurs ne l'étonna pas outre
mesure : il connaissait l'efficacité de leurs services de renseignements.
Il se contenta donc de conclure :
- C'est pourquoi la promise fut conviée sur Magika, en secret, afin de
procéder aux fiançailles. Inutile de préciser combien il était capital pour
nos deux peuples que cette rencontre se déroule le mieux possible.
Cependant, malgré toute notre vigilance, le pire est advenu...

Un nouveau moment de silence s'installa, lourd et pesant. Jadis, un
savant renommé avait élaboré une échelle des silences. Tout au bas se
trouvaient les silences dus par exemple à une simple distraction. En
montant, on atteignait des silences plus gênants, intervenant au cours
d'une conversation animée, les plus touchés étant ceux qui, ne les ayant
pas prévus, étaient en train de raconter une blague inavouable ou
simplement idiote au moment où tout le monde se tait brusquement. Et
tout au sommet de l'échelle se trouvaient les silences les plus
tragiques. Comme ceux qui font suite à une gifle retentissante après
qu'on ait inopinément placé une main à un endroit inopportun de
l'anatomie de sa cavalière... Ou qui suivent l'instant où l'on a, par
mégarde, pressé sur un bouton rouge portant en astérisque l'inscription
"Auto-destruction".
Indiscutablement, le silence qui sévissait à cet instant se situait parmi
les plus hauts jamais enregistrés sur cette échelle.

- La fiancée du Prince a été enlevée pendant le voyage censé l'amener
sur Magika, finit par avouer Théobald, d'une voix réticente, mais
finalement pas tant réticente que sinistre. Cela s'est produit il y a
deux jours et, depuis, nous n'avons plus la moindre nouvelle ni de la
victime ni de son escorte.
Cette fois, ses paroles avaient obtenu l'effet escompté. Des exclamations
fusaient, des regards inquiets s'échangeaient d'un bout à l'autre de la table.
Théobald dut lever la main pour ramener un peu de calme :
- Cet enlèvement nous place dans une position délicate... Bien sûr, il ne
fait aucun doute pour le Roi qu'aucun d'entre vous ne saurait être
responsable d'un acte aussi lâche et abject. Sa Seigneurie connaît votre
loyauté envers Magika… Hum... Mais si l'enlèvement est bien le fait de
terroristes, comme nous le pensons, Ugmar n'en croira rien. On risque de
nous accuser, on pourrait même nous déclarer la guerre ! Vous n'êtes pas
sans ignorer combien serait dévastateur un conflit contre les redoutables
Prêtres d'Ugmar... C'est pourquoi nous devons nous serrer les coudes, et
allier nos forces pour retrouver la promise, avant qu'il ne soit trop tard.


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Dom
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MessageSujet: Re: AGNÔMALIES - feuilleton   Ven 6 Juil - 14:19

Le moment était venu pour les Conseillers d'exprimer leur opinion.
Pour ce faire, la tradition voulait que l'on suive une certaine
hiérarchie. C'est donc en toute logique que le regard interrogateur du
Magicien s'arrêta d'abord sur la silhouette du plus influent de tous, le
Comte Hémor Aggie.
Le Comte avait les paupières plissées. Ses yeux étaient brillants et
multicolores : on aurait dit les vitraux d'une vieille cathédrale. Ils
possédaient cet aspect changeant, ce mélange de force spirituelle et de
subtilité que les vampires cultivent avec acharnement. La raison de leur
propension au mystère était assez simple à la base : c'est parce qu'en
général on permet bien plus facilement à un être que l'on croit
supérieur de vous sucer le sang jusqu'à la moelle.

Car le Comte Hémor Aggie était bel et bien un vampire. C'était même un
des plus anciens qui soient, si l'on en croyait les rumeurs ; et c'était non
seulement l'un des plus anciens, mais on prétendait aussi que c'était l'un
des tout premiers à fouler le sol du monde, peut-être même un des
mythiques créateurs de la lignée, un des pères des pères des premiers
vampires…
Enfin, c'était le plus vieux, quoi.
Hémor Aggie n'avait jamais démenti ces rumeurs, pas plus qu'il ne leur
avait jamais donné raison. Cela le rendait plus mystérieux encore de
laisser planer le doute, de laisser chacun se demander s'il était
effectivement un des tout premiers, ou juste leur descendant, un de ces
vampires pistonnés que l'on croisait tant aujourd'hui.
Au sein du conseil, Hémor Aggie était certainement celui qui cultivait le
plus ce sens du mystère. On ne savait pour ainsi dire rien sur son compte ;
tout se contredisait sans cesse, rebondissait de thèses en antithèses, de
preuves en antipreuves, ce qui finalement revenait à zéro.
Tout bien compté, c'était un vampire tellement mystérieux qu'on en venait
parfois à se demander si c'était réellement un vampire.

Devant la requête de Théobald, les yeux miroitants du Comte s'étaient
mis à luire comme si un rayon de soleil venait de traverser les vitraux
de la vieille cathédrale de son regard. Au terme d'un instant de silence
savamment mesuré, un sourire énigmatique sur le visage, il demanda :
- A-t-on interrogé les Oracles ?
S'il existait une référence, un étalon, quant au degré d'énigmatisme du
regard, le Comte se serait vu attribué sans aucune hésitation la valeur
la plus haute. En le voyant osciller subtilement les lèvres de haut en
bas, puis de droite à gauche, d'un air juste conspirateur comme il le
fallait, sans trop de malice et avec suffisamment d'élégance, on ne
pouvait s'empêcher de tomber dans le panneau : c'était infaillible.
Aussitôt, les autres membres songèrent que la réponse à cette question
allait lui apporter un raz de marée de renseignements, qui, corrélés à
ceux qu'il possédait déjà, le mettraient sur une piste définitive. Ils
songèrent qu'il était vraiment exceptionnellement rusé, qu'il avait déjà
probablement compris toute l'affaire, et qu'ils ne pourraient jamais
rattraper toute son avance accumulée...
Tandis que le Comte, quant à lui, s'efforçait de réfléchir à une seconde
phrase susceptible de les renforcer dans cette opinion ; car pour
l'instant, il devait avouer que l'affaire en question le dépassait
totalement.

Mais s'il en était un que les mimiques énigmatiques du rusé vampire ne
leurraient plus depuis très longtemps, c'était bien Théobald.
- Les oracles… finit par répondre le magicien. Vous savez bien qu'ils sont
en grève. Leur maudit syndicat voit dans cette affaire une occasion
unique d'imposer ses volontés au Roi.
Les Conseillers hochèrent gravement la tête. Tous connaissaient la
controverse opposant les oracles au gouvernement. Les oracles
désiraient obtenir la retraite à 55 ans. Tout le problème, c'est qu'un
oracle ne commençait à devenir réellement précis dans ses visions qu'à
partir d'une soixantaine d'année. D'où le fameux mot d'un de leurs
compatriotes : " Oracle, ô désespoir ".
Cependant, le Comte Hémor ne donnant pas signe de vouloir ajouter quoi
que ce soit, Théobald passa au conseiller suivant dans l'ordre hiérarchique.
Il s'agissait du Dieu Névros, en personne.
C'était un personnage absolument rachitique : il portait de grosses
chaussures orthopédiques, et lorsqu'on lui demandait la raison de cette
étrange manie, il répondait invariablement : " ça n'a jamais fait de mal à
personne ", ce à quoi les gens ne trouvaient guère à rétorquer.
Notons d'ailleurs qu'il n'auraient de toute façon rien rétorqué, parce qu'on
évite en général de répondre à un Dieu : c'est à ce jour la meilleure manière
connue d'éviter de le vexer... et par conséquent de mourir dans d'atroces
souffrances... ou encore de se voir contraint de poursuivre une quête pas
possible, genre tuer un cyclope et tout le tremblement, pendant des années
et des années.

Avec ou sans chaussures orthopédiques, Névros n'avait pas fière allure.
Pour savoir ce que signifiait le mot névrose, il suffisait de le regarder.
A son sujet, la légende prétendait qu'il s'était bêtement absenté au
moment crucial de répartir les attributs divins entre les prétendants.
Il ignorait combien la répartition des pouvoirs divins présente des
caractéristiques fort semblables à ce que l'on peut observer lors des
soldes dans les grands magasins. Ce fut la plus épouvantable des ruées !
Les meilleurs attributs disparurent les premiers. Si bien qu'à son retour, il
ne restait que ce que personne ne voulait.
Lui qui ambitionnait de devenir Dieu du Soleil, de l'Amour (ce genre de
titres dans le vent, que les adolescents n'en finissent jamais d'adorer),
il s'était finalement vu attribuer... la Névrose.
Autant dire que cet épisode l'avait profondément déprimé. Et déprimé, il
l'était encore mortellement aujourd'hui. Au point qu'à ce jour nul Dieu
n'avait pu prétendre exercer son attribut aussi bien que lui.

Théobald s'efforça de s'adresser à Névros sur un ton aussi détaché que
possible, un art dans lequel, d'ailleurs, il excellait depuis toujours (on
prétend que même à sa naissance il avait pleuré d'un air parfaitement
détaché) :
- Votre Magnificence, auriez-vous envisagé l'ombre fantomatique d'une
vague esquisse d'idée intangible ?
Névros émit un grognement guttural.
- Est-ce que je donne l'impression d'être d'humeur à envisager ce genre
de choses ?
- Non, certes, Votre Ultime, c'est juste que...
- Figurez-vous que j'ai excessivement mal dormi ce millénaire. Ainsi que
le millénaire d'avant. Et tous les précédents. J'ai terriblement mal au
crâne. Mes pieds me sont d'une torture insupportable.
- C'est que... peut-être, en ôtant vos chaussures orthopédiques...
- Alors que j'ai déjà mal avec ! Ne soyez pas idiot. Est-ce tout ce que
vous avez à dire ? Parce que si c'est le cas, je vais retourner me coucher.
J'ai dû quitter un cauchemar extrêmement pénible pour venir ici, ça me
désespérerait de ne pas l'achever, pour mourir à la fin, comme à chaque
fois.
- Veuillez nous excuser, votre Fabulosité, se prosterna humblement
Théobald. Nous ne vous dérangerons plus pour d'aussi dérisoires raisons que
l'hypothétique apocalypse d'une civilisation multiséculaire comme celle qui,
jusqu'à ce jour tragique, restera la nôtre.
Névros fronça les sourcils. Il n'était pas certain d'avoir bien compris la
tirade alambiquée du magicien, mais, de toute façon, il n'était pas d'humeur
à réfléchir.
- Oui, voilà, dit-il. Faites comme ça. Adieu.
Et Névros disparut dans une bouffée de fumée désordonnée. (Même
névrosés, les Dieux avaient toujours cultivé un sens certain du panache.)

Théobald se tourna vers le Conseiller suivant.
On ne connaissait pas le vrai nom de celui-là, mais il se faisait appeler X.
De tout le conseil, c'était le seul que l'on prétendait totalement dénué de
pouvoirs occultes. Ce n'était pas un monstre, il était même assez bel
homme. La quarantaine grisonnante, des allures de play boy, il s'attirait
un certain succès dans les salons.
Les journaux s'efforçaient de titrer chaque jour une nouvelle photo de lui,
sous un angle différent, afin de montrer à la population comme c'était super
chouette de devenir chef d'entreprise, et l'inciter à faire de même, elle qui
aspirait plutôt à se la couler douce.
A le voir, X semblait fondamentalement incapable de faire le moindre mal
ne serait-ce qu'à une mouche enceinte avec des lunettes. Mais il n'en
était pas moins redoutable. Car son arme secrète, l'Argent, semblait pouvoir
venir à bout de tout.
X n'était pourtant pas un homme d'affaire commun. C'était probablement
le moins scrupuleux, le plus rusé et calculateur de tous les hommes d'affaire
sans scrupules, rusés et calculateurs qui avaient vu le jour. Des modèles
ingénieux comme la voiture sans fil ou le train sans sérail avaient permis à
son hégémonique société " X " de se hisser au tout premier plan. Ses
ambitions démesurées avaient ruiné des peuples entiers, mais bizarrement,
cela ne l'en avait rendu que plus en vogue.

Les banques, entreprises et laboratoires les plus rentables de ce côté de
l'univers lui appartenaient, de même que plus de la moitié des actions de
Magika (les six caves comprises). Là ou les autres Maudits avaient dû faire
preuve des actes de barbarie les plus sanguinaires pour s'imposer dans
le Conseil, il avait suffi à X de corrompre certaines personnes bien placées.
C'est ainsi qu'il avait fini par s'imposer sur les plus hautes marches du
royaume. L'Argent l'avait servi aussi puissamment que n'importe quel
pouvoir majeur.
- J'ai un projet d'Oracle Mécanique qui touche au but, entreprit-il
d'expliquer, tout en consultant l'élégant ordinateur portable dressé
devant lui. Avec quelques crédits supplémentaires, il semble possible de
le sortir sur le marché dans un délai relativement court, ce qui nous
permettrait de…
- Halte ! intervint un autre Conseiller. Halte à ces machines. Elles ne
fonctionnent jamais ! Laissez-nous mener nos affaires comme nous
l'entendons.
- Mes machines fonctionnent parfaitement, rétorqua X, sans se départir
de sa sobre assurance. C'est juste qu'elles font rarement ce qui était
prévu initialement... Mais soit, si vous ne voulez pas de mon Oracle, je
le garde. Et je compte bien que vous me rendiez également mon Almanach
électronique !
- De toute manière, il n'y a plus de piles compatibles avec ce modèle
nulle part, marmonna l'autre.
- Messieurs, messieurs, calmons-nous, intervint doucement Théobald,
habitué à arbitrer ce genre de règlements de compte. Je vous en prie,
laissons de côté nos querelles intestinales. Il faut renoncer aux oracles
pour l'instant, qu'ils soient humains ou électroniques. De toute façon, ils
arriveraient trop tard. Il nous faut agir avec célérité. Sorcier Zzùl,
auriez-vous une proposition ?

Le Nécromancien Zzùl, qui venait de s'opposer à l'homme d'affaire,
haussa les épaules d'un geste agacé. Depuis l'arrivée de X, ces deux-là
ne rataient pas une occasion de s'affronter. Là où X dominait avec
l'argent, usant de la fascination exercée par le progrès technologique
pour arriver à ses fins, Zzùl restait un partisan farouche des sciences
occultes et des maléfices antiques.
Tout les séparait, des méthodes jusqu'aux idéaux ; leur unique point
commun était leur propension à comploter et dominer les autres, qu'ils
exerçaient avec talent, chacun dans leur domaine de prédilection.
Or, Zzùl était probablement le plus terrifiant personnage de tout Magika,
Navarre compris. Ses mains étaient enveloppées dans de larges gants
noirs, sur lesquels apparaissaient de volumineuses chevalières. Il ne
quittait pour ainsi dire jamais son Sceptre à Tête de Chacal aux Yeux de
Rubis (plus connu sous l'abréviation STCYR).
Zzùl était perpétuellement vêtu d'une tunique sombre comme la nuit, qui
donnait des cauchemars aux servantes chargées de la repasser ; et son
visage disparaissait sous un épais capuchon. Même en pleine lumière, on ne
pouvait apercevoir convenablement ses traits, seulement une esquisse de
contours squelettiques.

Dans un haussement d'épaules, Zzùl se retourna vers Théobald (du moins
"son capuchon " se tourna). Alors, durant une fraction de secondes,
quatre yeux furtifs apparurent sous la capuche, avant de disparaître
aussitôt. Le Nécromancien gardait un démon avec lui, disait-on, dont il
ne se séparait jamais... Rares étaient ceux qui avaient aperçu autre chose
que les yeux de l'affreuse créature ; et ceux-là n'étaient plus là pour le
raconter.
- Sait-on dans quelle région s'est produit cet enlèvement ? demanda-t-il
finalement, d'une voix à ce point sinistre que même l'air de la pièce se
recroquevillait devant elle.
- Nous en avons une vague idée, en effet, répondit le Magicien, soulagé
en son for intérieur d'entendre enfin une parole censée. Le dernier
message de notre escorte provenait d'un petit système solaire aux
environs duquel devait faire halte le convoi. Le fait que nous n'ayons
plus retrouvé leur trace nulle part ailleurs pourrait sous-entendre qu'ils
soient restés là-bas.
- Ce système solaire est habité, n'est-ce pas ?
- Effectivement, il l'est. Une de ses neuf planètes est peuplée par une
civilisation indigène. Nous l'avons placée sous surveillance ; mais tout
le problème, c'est que nous ne pouvons intervenir, car cette planète est
protégée par la Charte des Mondes Sous-Développés.
- La Charte des Mondes Sous-Développés… intervint le Comte Hémor, d'une
voix subitement inquiète. Dites-moi, ce monde… est-ce que ce ne serait
pas… celui qu'on appelle "Terre" ?
- Précisément, répondit Théobald.

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MessageSujet: Re: AGNÔMALIES - feuilleton   Mar 10 Juil - 10:02

La Terre !
Quelque chose comme un frisson d'horreur traversa les yeux du Comte,
comme si les vitraux de la cathédrale avaient été zébrés d'une
effroyable fissure. Subitement, il se mura dans un profond mutisme,
réaction qui mit les autres Conseillers si mal à l'aise que tous détournèrent
subrepticement le regard.
Dans le silence qui suivit, Théobald jugea qu'il était plus sage de ne pas
s'attarder sur ce problème. Il passa donc au cinquième Conseiller.

Celui-là était, en l'occurrence, le plus vieux de tous - si vieux, pour
tout dire, qu'à tout moment il risquait de se désintégrer.
On appelait les êtres de sa race les Anciens, ou les Êtres Primordiaux
(ou encore les Magmato-ketchup, d'après le petit-fils de Théobald...
enfin, c'était un peu comme on voulait). Certains les appelaient aussi
Big Bang, mais le terme était quelque peu usurpé. En effet, si les Anciens
étaient bel et bien de la même parenté que les Big Bang, s'ils descendaient
de la même branche, il y avait entre eux cette différence que les seconds
avaient comme qui dirait suivi le destin d'un fruit trop mûr, tandis que les
premiers étaient restés bien verts.
Non, vous ne voyez toujours pas ?
Bon, essayez d'imaginer... A l'aube des temps, avant même que l'univers
ne soit né : à perte de vue... rien. Sauf, ça et là, quelques monstrueuses
étendues de magmas d'énergie pure, qui ne demandaient qu'à vivre
tranquillement leur existence de Big Bang, à longueur d'année lumière,
en se délectant de leur propre puissance jusqu'à la fin des temps...
Le sort de ces aberrations se scinda en deux catégories. La première
réussit à cette tâche cosmique qu'elle s'était attribuée, de survivre.
Ses rejetons maîtrisèrent leur propre explosion et, plutôt que de
laisser leur énergie se disperser, devinrent ces Êtres Primordiaux dont
nous parlions. Ceux-là vécurent l'existence pacifique mais ô combien
excitante d'un magma thermonucléaire, jusqu'au jour de leur mort (jour
où ils s'effondraient alors sur eux-mêmes, en formant ces gros trous
noirs ramollis que l'on trouve un peu partout dans l'univers).
Quant à la seconde catégorie, d'après les légendes, elle ne contenait
qu'un cas unique.

Ce Big Bang là ne put se contenir. Précoce, ou incontinent, il lâcha
toute son énergie d'un seul coup et explosa brutalement dans le néant
cosmique. C'est de son unique explosion que naquit ce que, par la suite,
on appela l'Univers : cet espèce d'agrégat de poussières, de planètes,
d'étoiles, de comètes et de météorites parfaitement nuisible dans lequel
la vie eut le mauvais goût d'apparaître.
NB : c'est pourquoi, aujourd'hui encore, quelques membres éclairés de
la population galactique, gourous de sectes ou PDG de multinationales en
faillite, attendent avec impatience qu'un autre Ancien vienne à exploser
comme dans un second Big Bang, voyant là l'occasion unique de faire
grimper la complexité de notre Univers.
NBB : Cette théorie trouve des opposants dans nombre de milieux
scientifiques, qui estiment, quant à eux, qu'une telle explosion, si
elle venait à surgir, risquerait surtout de foutre un bordel monstre.
NBBB : Encore que d'autres se demandent si effectivement l'explosion
d'un seul Big Bang aurait pu être suffisante pour arriver à un résultat
aussi absurde que ce que l'on observe actuellement.

Revenons aux Êtres Primordiaux. S'ils sont soumis à l'implacable force
entropique et contraints en cela de perdre peu à peu leur énergie,
ils en détenaient tant à l'origine que cela permit à la plupart d'entre
eux de survivre, bon an, mal an, depuis la création. Bien sûr,
aujourd'hui, les plus flambeurs commençaient à faiblir ; et un bon
nombre déjà étaient morts. Mais on prétendait que les plus économes
conservaient encore une grande partie de leur énergie originelle.

Leur représentant pour le Conseil s'appelait Thirty Three (33 pour
les intimes), cela en référence au fait qu'il était le trente troisième
né de son espèce. En effet, c'est l'ordre d'apparition qui permettait
aux Primordiaux de se différencier entre eux. Bien sûr, cela se jouait à
quelques fractions de femtosecondes, et de ce fait eux seuls pouvaient
se reconnaître (ce qui explique aussi pourquoi à nos yeux tous les Big
Bangs se ressemblent) ; mais au moins cela avait-il le mérite de
simplifier les choses.
Le moins que l'on pouvait dire, en tout cas, c'est que Thirty Three
n'était pas le plus énergique des Primordiaux. Depuis longtemps il avait
perdu sa flamme d'antan, il paraissait un peu rabougri. Encore qu'il ne
fallait pas le sous-estimer. S'il était difficile de s'enthousiasmer
devant le mélange de micro-explosions et d'éruptions gélatino-ardentes
constituant son enveloppe, il n'en restait pas moins que le peu
d'énergie lui restant aurait encore largement suffi à détruire une bonne
centaine d'amas galaxiques.

Chaque geste était coûteux à Thirty Three. Il pesait une telle masse,
et avait perdu déjà tant d'énergie, qu'il s'en fallait d'un rien pour
qu'il se transforme en trou noir. Chaque message émis de ses entrailles,
avant d'arriver à destination, demandait une énergie suffisante pour
vaincre sa propre gravité ; en outre, étant donné sa prodigieuse masse,
son temps relatif ne s'écoulait pas de la même manière. Son métabolisme
était considérablement ralenti aux yeux des autres Maudits. C'est
pourquoi ils évitaient de trop s'adresser à lui, sous peine de prolonger
indéfiniment leurs réunions.
Il s'écoula donc un long instant entre le moment où Théobald
interrogea l'Ancien et le moment où l'Ancien répondit. En revanche, sa
réponse fut un Blurp ! éruptif tout ce qu'il y avait de plus limpide.
L'Ancien exprimait par ce blurp que la situation était intolérable,
qu'il ne pouvait supporter une telle offense envers le Roi, qu'il
fallait envoyer des gens sur cette planète ridicule à la recherche de la
fiancée du Prince, et la ramener derechef, afin que tout rentre dans
l'ordre.
De plus, le blurp contenait également une théorie élaborée sur la
manière de procéder, quelques vers oubliés d'un poème de Shakespeare,
ainsi que la liste de courses qu'il devait effectuer en prévision du
week-end (contrairement à ce qu'on pourait penser, le langage des
Primordiaux était particulièrement sophistiqué).

- Arrggnnnnn, je suis d'accord avec l'Ancien, intervint alors le
sixième et dernier Conseiller, d'une voix de brute épaisse. Il faut
envoyer des guerriers là-bas, mettre cet endroit à feu et à sang,
jusqu'à ce qu'on les retrouve ! Arrrgggnnn ! Laissez faire mes hardes,
elles vous ramèneront cette pucelle !
- Vos hardes ? intervint X, avec une ironie flûtée. Vous deviez vouloir
dire vos « hordes », non ?
- Arggggnnnnnnnnnnnnnnneeeeeeeeeeee ! Qu'est-ce qu'il m'embrouille
le cervelas, lui ?!
Cette fois, devant l'air furibond du personnage, X se garda bien de
répondre. Il laissa Théobald s'en charger.

Le sixième Conseiller, en réalité, n'était autre que Razorbouc, le
farouche Barbare. C'était un individu assez rustre au demeurant, tant du
point de vue physique qu'intellectuel - et les épaisses cornes entortillées
de chaque côté de son crâne n'étaient pas pour arranger les choses.
Mais lorsqu'il s'agissait de se faire entendre, il possédait un talent
indéniable.
On ne savait par quel miracle, exactement, ce Razorbouc avait pu
devenir le chef des hordes barbares de Magika, pourtant c'était le cas,
si bien qu'il fallait compter avec la puissance et le surnombre qu'il
représentait, aussi insupportable que fût généralement son comportement.
- Nous ne pouvons intervenir aussi brutalement, s'efforça de répondre
Théobald sur un ton apaisant. Je répète que ce monde est protégé par la
Charte, interdisant par conséquent toute action nuisible à son encontre,
que ce soit une attaque ou même une intrusion susceptible de faire
comprendre à ses habitants qu'ils ne sont pas seuls dans l'univers...
(Le magicien ajouta tout bas, un soupçon d'inquiétude perçant dans sa
voix : ) En intervenant, nous risquerions d'encourir les foudres des
Gardiens Stellaires.
- Les Gardiens n'existent même pas ! éructa le barbare. C'est un mite !
- Voilà si longtemps qu'ils ne sont pas intervenus qu'il se pourrait en effet
que ce ne soit qu'un mythe, c'est vrai... rectifia machinalement Théobald.
Néanmoins, la prudence réclame de leur laisser le bénéfice du doute.
Non, tout bien compté, je préfère mon propre plan... qui je le crois satisfera
tout le monde...
Un coup d'oeil auprès des autres membres du conseil l'avisa qu'en effet,
chacun semblait prêt à se ranger sur sa décision : soit qu'ils étaient
complétement perdus et bien heureux de trouver une poste de sortie,
soit qu'ils étaient pressés de rentrer chez eux regarder Téléfoot, soit qu'ils
avaient l'habitude, de toute façon, que ce soit finalement toujours Théobald
qui décide.
- Nous formerons un groupe de mercenaires que nous enverrons sur ce
monde, déclara le magicien. Ils effectueront les recherches, en secret,
avec la plus grande discrétion. Si nous ne voulons pas violer la Charte,
ce groupe devra être subtil et comporter des effectifs réduits. Je propose
donc que nous désignions chacun notre meilleur agent pour nous
représenter en cette mission.

" Ils seraient sept. Sept mercenaires, à envoyer sur Terre. "

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Dom
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MessageSujet: Re: AGNÔMALIES - feuilleton   Mar 17 Juil - 14:24

Chapitre 2

Des agents très très très spéciaux



L'ex agent secret Konrad Hubert Vladimir Sanchez Yamamoto Gustavson
courait tranquillement sur les sentiers rocailleux des collines nord de
Magika lorsqu'il entendit quelque chose comme un bruit puissant de
battement d'ailes derrière lui.
Sans cesser de courir, il jeta un œil dans son dos. Alors il la vit :
une gigantesque créature volante l'avait pris en filature, une bestiole
du genre Draco Draconis, aux dents acérées et avec la fâcheuse habitude
d'enflammer tout ce qui se trouve sur son passage.
Subitement, Konrad accéléra. (Pas par crainte de la créature, il en
avait déjà affronté de bien plus grosses). Parce qu'il s'était aperçu
qu'une silhouette la montait à califourchon. Et s'il y avait quelque
chose qu'il détestait, c'était bien qu'on vienne le déranger dans son
footing quotidien.
" Konrad ! " entendit-il crier. " J'ai à vous parler ! "
Parler, c'est précisément ce qu'il comptait éviter. Se battre, il n'avait
rien contre. Echanger quelques insultes, ou quelques dialogues bien
menaçants dans le genre de ceux des films de gangsters, passe encore.
Mais parler, c'était hors de question.
Il accéléra encore. Dans son dos, les ailes durent se mettre à battre
plus vite pour ne pas se laisser distancer. Leste comme un cabri, il
bondit sur un rocher et sauta par-dessus un ravin. Après quoi, toujours
plus vite, il s'engagea dans une pente descendante, plutôt raide, en
direction des bois.
En arrière, le bruit des ailes avait subi une forte accélération ; mais
en outre, le souffle du dragon s'était accru, indiquant qu'il fatiguait.
Un problème de conception : l'angle des ailes de ces créatures n'était
pas adapté au vol descendant. Très vite, Konrad entendit le bruit
s'éloigner en arrière ; si bien qu'au bout d'un moment, il sut qu'il avait
semé ses indésirables poursuivants.

C'est seulement à la tombée de la nuit, après un long trajet dans les
bois, qu'il regagna son chalet forestier. Il ne fut pas surpris outre
mesure de constater qu'un dragon était attaché devant sa demeure,
après le tronc d'un vieil arbre centenaire. La créature semblait épuisée.
Sa langue pendait de côté, et elle respirait fortement, sans parvenir à
retrouver son souffle.
Ignorant son regard rancunier, Konrad gravit les marches du chalet.
Alors, aussitôt, il reconnut la silhouette accoudée auprès du bar...
- C'est fini, Théobald, dit-il. Je suis à la retraite. Je ne vais plus
nulle part.
Le magicien se mit à rire. D'un claquement de doigt élégant, il fit surgir
deux verres en suspension dans les airs.
- Trinquons !
- Je te rappelle que je suis immunisé contre les sortilèges, et qu'en outre
ni les philtres ni l'alcool n'ont jamais eu aucun effet sur moi.
- En quoi cela m'empêcherait d'être content de te revoir ? Tu ne veux
donc pas boire en compagnie d'un vieil ami ?
Konrad attrapa malgré tout le verre. Il avança lentement jusqu'au
magicien, puis ils trinquèrent, bien que sans cesser de se scruter
mutuellement.
- Je vois que tu as gardé la forme, dit Théobald, toujours souriant.
C'est bien.
- La prochaine fois, tu ferais mieux d'utiliser un dragon de compétition.
Aurais-tu déjà oublié mes états de service ?
- Comment les oublier ? Tu es le meilleur élément qu'aient connu nos
services.
- Pas seulement les vôtres. Je suis le meilleur élément qu'aient jamais
connu tous les services de tout le cosmos. Mais je suis en retraite.

Cette fois, Théoabld se renfrogna.
- Voilà cinq cent ans que tu es en retraite, tenta-t-il. Tu dois sûrement
commencer à t'ennuyer un peu, non ?
- Bah, je m'occupe, fit Konrad, en s'asseyant. Un peu de sport, du tricot…
- Je vois...
- Et puis je lis, je fais la cuisine, je rédige mes mémoires, je regarde le JT,
je m'intéresse à la politique, je jardine, je bricole, je fais la sieste... Ça
prend pas mal de temps, tout compte fait. J'aimerais bien voyager, aussi,
mais c'est pas avec la pension qu'on m'a laissé…
- Si tu n'avais pas arnaqué les services de retraite, tu n'en serais pas là.
- Je n'étais pas censé savoir que je vivrais si longtemps. J'ai été le premier
surpris figure-toi. Chaque nouveau jour, je me demandais si je n'allais pas
rendre l'âme. Mais ça n'est jamais venu.
- Ton destin est celui d'un être d'exception, dit Théobald. Je ne comprends
pas que cette vie indolente te convienne. Tu as besoin d'action, de défi !
Tu es un professionnel du danger !
Konrad émit un profond soupir. Il but une gorgée, puis, sur un ton las,
expliqua :
- J'ai affronté à peu près toutes les créatures pouvant exister dans
l'univers, Théo. J'ai déjoué tous les complots, résolu toutes les énigmes,
embrassé toutes les femmes et parcouru toutes les contrées. J'excelle
à tous les jeux, maîtrise tous les arts du combat, connais toutes les
armes, pilote tous les véhicules. J'ai une mémoire indéfectible, un QI qui
n'entre dans aucun système de notation, et j'ai remporté à peu près
toutes les épreuves sportives ayant jamais existé. Quel défi voudrais-tu
m'imposer ?
- Si tu ne travailles plus pour le défi, alors fais-le pour l'argent. Tu veux
voyager, tu te plains de ta pension... Nous t'offrons à la fois un voyage
et un contrat juteux.
- Je croyais que tu étais seulement venu trinquer.
- Nous avons besoin de toi, avoua le Magicien, le ton grave. C'est une
mission de première importance. Il en va de la sécurité de Magika elle- même.
Konrad haussa les épaules.
- Toujours le même refrain ! J'ai passé ma vie à sauver des mondes ou des
peuples en détresse. Combien ai-je accepté de missions de première
importance, espérant qu'elles m'apporteraient un peu d'excitation, de
danger... ou ne serait-ce qu'un peu de difficulté ?
Théobald, pendu aux lèvres de l'agent, se rongeait les sangs.
- Mais la seule chose de mortelle dans ces missions, c'était l'ennui, dit
Konrad. Trop monotone, je préfère tricoter.
- Pourtant, cette fois, l'enjeu mérite attention. Permets-moi seulement
de t'exposer l'affaire, mon ami, je t'en prie. En souvenir du bon vieux
temps. Après, tu feras ce que bon te semble.
Konrad soupira à nouveau.
- Bah, de toute façon je n'avais rien prévu de particulier ce soir.
Installe-toi, je vais te préparer à dîner, et tu me raconteras ton histoire.

Peu à peu, la nuit se fit plus profonde. Le chant des insectes pesait sur la
forêt, l'entraînant paisiblement vers le sommeil. Sur Magika, le climat était
régulé par magie vaudou. Konrad, à l'origine, avait commandé un programme
climatique assez complexe. Mais sa maigre pension en peau de chagrin ne
lui permettait pas de payer tous les mois le sorcier du coin. Un beau jour,
il avait dû interrompre son programme ; et comme il se trouvait qu'à ce
moment le climat était placé sous le signe de l'été indien, depuis ce jour
c'en était resté ainsi.
- C'est un endroit magnifique, dit gravement Théobald, écoutant le chant
des oiseaux dans la forêt, le crissement des insectes, et le bruit de la
brise sur les cimes des arbres, tous juste étudiés comme il le fallait pour
être paradisiaques.
- Tu aurais dû le voir sous la neige, fit Konrad, en allumant les bougies sur
la longue table en bois massif de sa salle à manger. Voilà maintenant quatre
cent ans que dure cet été indien ; à force, les criquets, les cigales et les
oiseaux, ça devient lassant.
Ils s'installèrent à table, devant les somptueux plats cuisinés par l'ex agent.
Dès la première bouchée, Théobald ouvrit de grands yeux conquis.
- Succulent ! Il faudra que tu me donnes la recette.
- Je ne suis pas de recette, j'improvise en fonction de l'inspiration du
moment.
Impressionné, Théobald hocha la tête. Mais pas longtemps : très vite, il
se remit à manger. Il fallut attendre la fin du repas pour que la conversation
reprenne.

- Et cette histoire ? fit alors Konrad, en leur servant une vieille liqueur
artisanale.
- Mmmm, dit le Magicien, confortablement installé dans un fauteuil, et
s'allumant un volumineux cigare. Une affaire épineuse... Il se trouve que
Magika a récemment établi des contacts avec le royaume d'Ugmar. Suite
à cela, le Roi et le Grand Prêtre d'Ugmar ont décidé de sceller un accord
commercial qui aurait dû s'avérer bénéfique pour nos deux mondes. Mais
il y a eu des complications...
- Comment s'appelle le Grand Prêtre ? Est-ce un Cornélius ?
- Il s'appelle Siphord Cornélius, confirma Théobald, surpris par cette
remarque d'une acuité imprévue. Comment le sais-tu ? Les Cornélius n'ont
jamais été au pouvoir d'Ugmar.
- Les Arthémis, la dynastie précédente, se ramollissaient. Je ne suis pas
étonné outre mesure par ce changement.
- Eh bien Siphord Cornélius a eu une fille, Sérafina, dit Théobald, se rappelant
soudain que l'assurance irrésistible de son hôte était une des rares choses
qui avait jamais réussi à l'agacer. Et il se trouve que…
- Je suppose que le Roi espérait lui marier son fils. Avant qu'elle ne
disparaisse mystérieusement. Classique. Le temps passe et les récits se
ressemblent toujours aussi mortellement. Comment comptez-vous intéresser
les gens avec des intrigues si peu originales ?
- Eh ! fit Théobald, piqué à vif. D'abord, c'est moi qui raconte. En fait... il...
eh bien oui, cela s'est passé comme tu dis. Mais l'originalité, c'est justement
de trouver qui a commandité l'enlèvement.
Théobald reprit de plus belle :
Le Roi et moi-même sommes persuadés que le coupable est quelqu'un de
l'intérieur qui n'a pas intérêt à ce que Magika et Ugmar se rapprochent.
Probablement un membre du Conseil des Maudits.
Konrad hocha lentement la tête.
- Pourrais-tu me prêter ton portefeuille ? demanda-t-il.
- Que veux-tu en faire ? Tu crois y trouver le coupable ?
- Juste une petite vérification.
Le Magicien haussa les épaules et fit passer le portefeuille à son hôte. En
même temps, il poursuivit son explication :
- Je ne crois pas à la culpabilité de l'Ancien ; de son côté Névros se moque
éperdument de tout ce qui n'a pas trait à ses propres maux ; Razorbouc est
trop stupide pour mener à bien une telle opération ; et X a toujours été du
côté du Roi, qui par ailleurs lui a permis d'entrer dans le Conseil. De même,
j'ai une certaine confiance en la personne du Comte Hémor ; quant au
nécromancien Zzùl il est trop ouvertement hostile pour faire un bon coupable.
Je veux dire... celui qui a enlevé la princesse ne peut critiquer trop franchement
les initiatives du Roi, ça l'accuserait d'office.
- Certes.
- Pourtant, s'il doit y avoir un coupable, c'est au sein du Conseil qu'il parait
le plus logique de le chercher. C'est pourquoi j'ai envisagé un plan à double
objectif. Petit a, j'envoie une solide équipe de mercenaires à la recherche
de Sérafina. Petit b, cette équipe est constituée d'un agent de chacun des
membres du Conseil.
- Ainsi, tu comptes retrouver la fille et en même temps démasquer l'individu
qui est derrière tout ça en cherchant lequel des sept mercenaires en sait
trop par rapport à ce qu'il devrait, acheva distraitement Konrad, tout en
fouillant dans le portefeuille. Mais il y a deux problèmes. Le premier est que
certains de ces agents pourraient essayer de saboter les recherches sans
pour autant obéir au traître : juste parce que l'enlèvement, même s'il n'est
pas du fait de leur maître, arrange bien ses affaires.
- Mais un homme suffisamment avisé saurait déterminer quel mercenaire
tente de saboter l'opération et quel mercenaire s'efforce de sauver les billes
de son maître.
- A supposer qu'un tel homme ait l'intention de participer à cette mission.
Théobald se renfrogna à nouveau. Il maugréa :
- Et le second problème, quel est-il ?
- Que le coupable n'est peut-être pas un membre du Conseil.
Konrad avait sorti une photographie du portefeuille. Il la montra au Magicien.
- De quand cette photo date-t-elle ?
Théobald reconnut là une photo de la famille royale. Le Roi Nabuchodinosaure
en personne, entouré de sa femme et de son fils Lu. Tous dans la tenue
officielle.
- Je l'ai prise il y a quelques mois, avec mon nouveau Kanonne, dit-il
fièrement. Elle est réussie, hein. En plus je ne l'ai pas payé cher cet
appareil. C'est fou comme les prix ont baissé ces derniers temps. Il y a
encore un an, il valait encore le double. On a du mal à le croire. (A ce
moment, Théobald sembla se rendre compte qu'il avait dévié de leur sujet.)
Quel est le problème ? demanda-t-il, inquiet. C'est les yeux rouges ? Je sais,
j'avais oublié de régler le flash.
- Non, c'est pas ça.
- Quoi alors ?
- Le Prince est d'une laideur à toute épreuve, constata gravement Konrad,
en rendant la photo à son propriétaire. En plus, tous ces froufrous... brr...
ça n'arrange rien. Ne cherche plus de responsable à cet enlèvement.
Sérafina Cornélius a fugué toute seule, et peut-être même avec l'aide de
ses proches, cela tout simplement afin d'éviter le mariage.
- Enfin, tu n'y penses pas, dit Théobald, presque autant indigné par ces
paroles que par le problème des yeux rouges. Tu sous-entends que cette...
qu'elle aurait désobéi à son père, et faussé compagnie à... en prenant le
risque de déclencher un conflit cosmique juste pour...
- Si j'avais eu à épouser un tel laideron, je me serais enfui moi aussi.
Le Magicien resta un long moment sans pouvoir articuler un seul mot. Ce
n'est que lorsque Konrad lui servit un autre verre de liqueur qu'il sortit de
sa torpeur.
- Je ne peux le croire, déclara-t-il. Et quoi qu'il en soit, l'objectif reste
identique. Nous devons la retrouver, et vite, sans quoi le pire peut advenir.
Le Roi est entouré de Seigneurs qui n'ont d'autre but que de lui nuire, mais
ils ne se rendent pas compte que ce faisant c'est à Magika toute entière
qu'ils nuisent. J'ai besoin d'un allié solide pour mener cette mission à bien,
quelqu'un en qui je puisse avoir toute confiance. Konrad, ne me force pas
à te supplier. Tu es taillé pour cette mission.
- Je n'ai pas l'intention d'aller perdre mon temps à l'autre bout de
l'univers à la recherche d'une donzelle récalcitrante. Je regrette, mais
c'est non.
- C'est ton dernier mot ? fit Théobald avec un sourire aussi niais que
possible.
Konrad acquiesça. Son visage implacable ne laissait pas l'ombre d'un doute.
Et Théobald le connaissait trop bien pour savoir que toutes ses supplications
ne suffiraient pas à le faire changer d'avis. Il avait besoin d'un argument
de choc.
Alors il hocha la tête. Sans insister, il acheva son verre, puis se leva.
- Eh bien je te remercie pour cet excellent repas, Konrad. Voilà longtemps
que nous n'avions pas eu l'occasion de bavarder.
- Reviens quand tu veux, ça me fait toujours plaisir de recevoir un vieil ami.
Attends, prends ce pull à col roulé, je l'ai tricoté moi-même, et ici je ne
peux jamais l'enfiler, il fait trop chaud.
Le Magicien acquiesça. Il ramassa son portefeuille, ses affaires, saisit le pull
à col roulé, et se dirigea vers la sortie. Lorsqu'il l'atteignit, cependant, il se
retourna une dernière fois.
- Je me demandais seulement... fit-il. ton monde natal ne te manque pas
trop ?
- Mon monde natal ? répéta Konrad, un soupçon de nostalgie se peignant
soudain sur son visage usé. Pourquoi cette question ?
- Il est toujours sous l'interdiction de la Charte des Mondes Sous-Développés.
Tu n'as pas dû le revoir souvent depuis ton départ.
Konrad fronça les sourcils, sa peau burinée laissant apparaître une ride,
tandis qu'au contraire le visage du Magicien s'éclairait d'un sourire empli
d'une malice séculaire. Théobald ajouta sur un ton d'une innocence à toute
épreuve :
- Ah, je ne t'avais pas dit que c'est sur Terre qu'avait disparu Sérafina
Cornélius ?

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